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Education et formation Royaume-Uni

Les étudiant·e·s anglais se mobilisent contre la privatisation des universités

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Plusieurs mobilisations sont actuellement en cours dans des universités anglaises contre la hausse des taxes depuis la rentrée 2012. Nous reproduisons ici un article qui nous a été envoyé par nos amis du Mouvement contre l’augmentation des taxes d’études (MOCAT) actif à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Par Tiziana Loup*

Mardi 18 juin, un rassemblement a réuni plus d’une centaine de personnes, étudiant·e·s et enseignant·e- chercheurs·euses, à l’université de Warwick, en Angleterre. Arborant un carré jaune en référence au carré rouge des manifestant·e·s québécois·quoises du « Printemps érable », les manifestant·e·s ont assisté avec grand intérêt aux prises de paroles d’étudiant·e·s et d’enseignant·e·s qui contestent la privatisation en cours de l’enseignement supérieur britannique. Depuis la rentrée 2012, qui a vu l’augmentation des frais de scolarité à £ 9 000 par an en licence (soit 13 000 CHF ou 11 000 €), les mobilisations étudiantes se multiplient.

La contestation prend de l’ampleur

A l’université de Sussex, une « Campagne anti-privatisation » a été lancée en mai 2012, suite à l’annonce par l’université de l’externalisation d’un certain nombre de services. Payer une entreprise privée pour effectuer des tâches auparavant prises en charge par des employé·e·s de l’université (externalisation) est une des modalités de la prise d’importance du secteur privé dans les universités, mais ce n’est pas la seule. De la fourniture de services (ménage, sécurité, boissons et nourriture etc.) à celle de matériel (ordinateur, tableaux électroniques…), les entreprises privées sont d’ores et déjà bien implantées dans le secteur universitaire. Mais avec la réduction des subventions publiques, elles nouent également des contrats de recherche avec les universités, qui deviennent ainsi des sous-traitantes des firmes privées. A l’université de Warwick, l’augmentation du salaire déjà substantiel du Vice-Chancelier (le dirigeant de l’université) a déclenché la colère des étudiant·e·s et des enseignant·e-chercheurs·euses. Alors que la précarité s’étend (contrats à durée déterminée, paie à l’heure de cours, temps partiels) et que les salaires du personnel enseignant, administratif et technique ont été gelés depuis plusieurs années, l’augmentation du salaire du Vice-Chancelier de £ 42 000 par an a démontré que la privatisation des universités bénéficie à quelques uns au détriment du plus grand nombre. Un groupe d’étudiant·e·s a décidé d’occuper la salle du Conseil pour y tenir une assemblée à durée indéterminée. Ils·elles veulent faire entendre leur voix qui a été bannie des discussions sur l’augmentation des frais de scolarité, et mettre en avant une autre définition de l’université.

Le contexte britannique : privatisation et augmentation des inégalités

Les universités britanniques ont subi des changements très importants en quelques années. A la 1/3 rentrée 2012, les frais de scolarité annuels sont passés de £ 3 000 à £ 9 000, tandis qu’une multitude d’évaluations et de classements on été mis en place pour mesurer et comparer la « performance » des universités, des départements et des enseignant·e·s. L’objectif des réformes néolibérales est très clair : il s’agit de créer un marché de l’éducation et de la recherche. Pour cela, il faut faire en sorte que les étudiant·e·s deviennent des client·e·s des universités, et supportent la totalité du coût de leur éducation. Les étudiant·e·s qui n’ont pas les moyens de payer les frais de scolarité peuvent avoir recours à un emprunt dont le taux d’intérêt n’est pas fixé, ce qui signifie que le gouvernement peut augmenter ce taux du jour au lendemain. Le système de frais-emprunts a plusieurs conséquences : d’une part, il incite les étudiant·e·s à choisir des études « rentables » (économie plutôt que littérature par exemple), ce qui va conduire à des fermeture de certains départements. L’université de Birmingham a déjà fermé son département de sociologie, tandis que l’université de Warwick a supprimé son département de biologie, jugé trop coûteux. D’autre part, le poids de la dette qui pèsera sur les diplômé·e·s les forcera à accepter un travail même de mauvaise qualité, et servira à « discipliner » les travailleurs·euses, qui n’auront pas intérêt à porter des revendications d’augmentation de salaire ou d’amélioration de leurs conditions de travail au risque de se faire licencier et de ne pas pouvoir rembourser leur dette. Parallèlement à la hausse des frais de scolarité, l’État britannique a supprimé les subventions publiques d’enseignement (sauf dans le cas des sciences naturelles pour lesquelles elles ont cependant été fortement réduites). L’État incite les université à trouver des fonds privés par des contrats de recherche, du sponsoring ou la création de start up. Il s’agit bien de transformer les université en entreprises. L’État, via l’organisme régulateur des universités (le HEFCE) fixe d’ailleurs une cible de profit pour les universités ! C’est cette double transformation des universités en entreprises capitalistes et des étudiant·e·s en client·e·s que refusent les étudiant·e·s et les personnel·le·s qui se mobilisent en Angleterre.

Pour des universités qui servent le public !

Les étudiant·e·s de l’université de Warwick qui occupent la salle du Conseil revendiquent d’avoir leur mot à dire dans la gestion de l’université. Ils·elles refusent de se considérer comme des client·e·s qui « investissent » dans leur « capital humain ». Les étudiant·e·s de Warwick, comme ceux-celles d’autres universités et les membres de la Campagne pour l’université publique (Campaign for the Public University, une campagne nationale qui réunit des universitaires et des étudiant·e·s), refusent que la recherche du profit détermine l’organisation de l’enseignement et de la recherche. Avec les réformes néolibérales, non seulement l’enseignement supérieur ne réduit pas les inégalités sociales, mais il les reproduit. Du côté du personnel des universités, les écarts de salaire se creusent entre d’un côté les cadres dirigeants qui peuvent augmenter leurs propres salaires et quelques chercheurs·euses renommé·e·s, et de l’autre la masse des employé·e·s, enseignant·e·s, chercheurs·euses, employé·e·s administratifs·ves et techniques. Parmi les chercheurs·euses, les inégalités salariales entre hommes et femmes semblent s’approfondir. Les mouvements étudiants qui se développent en Angleterre s’opposent à cet accroissement des inégalités naturalisées par les « lois du marché », à la transformation de l’éducation et du savoir en marchandises qui doivent être rentables ou disparaître. L’université doit être publique, financée par l’État ; elle doit être un lieu de dialogue et d’élaboration collective ; les étudiant·e·s et tou·te·s les personnel·le·s doivent pouvoir participer à la prise de décision pour que les universités soient véritablement des institutions démocratiques. Il reste beaucoup à faire pour contrer les réformes néolibérales, mais les étudiant·e·s anglais ont commencé à contester l’ordre établi de la marchandisation et ne comptent pas s’arrêter là.

Site internet de Protect the Public University – Warwick : http://protectthepublicuniversity.wordpress.com/

Site internet de la Campagne pour l’université publique : http://publicuniversity.org.uk/

* Etudiante à l’université de Warwick (Angleterre)