Monde du travail

Automatisation et futur du travail. Vers un grand remplacement

Esteban Mercatante

Le livre d’Aaron Benanav, Automation and the Future of Work, est une bonne occasion de revenir sur le débat concernant l’impact des nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle ou la robotisation sur l’avenir du travail.

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L’impact de l’intelligence artificielle, de la robotisation et d’autres innovations technologiques sur l’avenir du travail est sujet de controverse parmi les spécialistes. Les techno-optimistes et les techno-pessimistes s’opposent ainsi pour savoir si une « nouvelle révolution » de la production est à portée de main ou si la vitesse de mise en œuvre de ces technologies et leur impact sont exagérés. Les mêmes divisions apparaissent lorsqu’il s’agit de savoir si les emplois qui disparaissent dans certaines branches de l’économie à la suite de l’automatisation annoncée seront remplacés par de nouveaux emplois dans d’autres secteurs, en quantité et en « qualité » suffisante, ou si la destruction des emplois se fait à un rythme et à une échelle jamais vus auparavant.

Ces questions sont loin d’être réglées. Néanmoins, le sens commun se range derrière l’idée que l’automatisation de la production progresse à pas de géant, tant dans le secteur manufacturier que dans celui des services, et qu’elle progressera encore plus vite dans un avenir proche. Avec elle, l’idée d’une « fin du travail » imminente s’est imposée comme incontestable. Le livre Automation and the Future of Work d’Aaron Benanav [1] s’attache à remettre en question ce « discours sur l’automatisation », comme l’appelle l’auteur, et à montrer qu’il repose sur des hypothèses erronées concernant l’impact des nouvelles technologies sur la productivité.

La perspective de l’automatisation

Benanav débat avec l’idée que l’automatisation imminente pourrait détruire définitivement une proportion significative des emplois existant. Cette idée implique une sorte de saut qualitatif dans un processus qui a accompagné toute l’histoire du capitalisme, comme l’introduction de changements dans la production visant à augmenter la productivité – cette dernière étant comprise comme la variation de la quantité de biens et de services que la force de travail est capable de produire en un temps donné [2].

L’augmentation de la productivité réduit le temps nécessaire à la production des biens, et contient en puissance la libération de l’humanité de sa dépendance vis-à-vis du travail. Au contraire, sous le capitalisme, cette augmentation est une des conditions de l’asservissement de l’humanité : en réduisant le temps nécessaire à la production des biens, l’appropriation de la plus-value, qui est la seule source de profit, est plus grande pour les capitalistes. L’histoire du capitalisme a connu des périodes d’augmentation accélérée de la productivité – les « révolutions technologiques » successives qui ont eu lieu de la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui [3] – et d’autres de ralentissement.

La perspective d’une automatisation totale imminente implique une accélération de ce processus d’innovation et de croissance de la productivité, qui implique toujours une diminution « relative » de la main-d’œuvre requise, car il est possible de la réduire et d’obtenir le même rendement physique qu’auparavant. Mais elle peut également être comprise comme un changement qualitatif : d’après Benanav, « l’automatisation peut être distinguée d’autres formes d’innovation technique permettant d’économiser de la main-d’œuvre dans la mesure où les technologies d’automatisation remplacent complètement le travail humain, au lieu de simplement augmenter les capacités productives humaines ». Mais la frontière entre les technologies qui améliorent le travail humain et celles qui le remplacent est plus poreuse qu’on ne le pense. « Lorsqu’une enseigne installe quatre caisses automatiques, surveillées et entretenues périodiquement par un seul employé, cela met-il fin à l’occupation des caissières, ou chaque caissière doit-elle désormais s’occuper de trois caisses supplémentaires ? » se demande Benanav. Les robots qui trient les colis chez Amazon ont-ils remplacé le travail en entrepôt, ou ont-ils augmenté la taille de l’entrepôt de manière à ce que moins de main-d’œuvre puisse traiter le même nombre de colis plus rapidement ? Il existe de multiples exemples similaires où la réponse semble simple à première vue, mais ne l’est en fait pas. Le fait que l’on ne sache pas toujours si certaines technologies impliquent ou non une automatisation complète explique l’ampleur des projections concernant le nombre de professions qui pourraient être menacées dans les années à venir [4].

La frontière est à nouveau floue lorsqu’on cherche comment mesurer les transformations technologiques ; qu’elles remplacent le travail ou l’améliorent, c’est l’augmentation de la croissance de la productivité qui est le seul indicateur dont nous disposons pour constater que l’introduction des progrès s’accélère. Or, selon Benanav, cette croissance accrue de la productivité n’est pas une réalité.

La stagnation de la productivité

Benanav partage avec les tenants du discours sur l’automatisation l’idée que l’existence d’une « demande d’emploi structurellement faible » est aujourd’hui un problème dont il faut analyser les racines. Mais il objecte que cela peut s’expliquer par « un bond sans précédent de l’innovation technologique ». En effet, ces dernières années, la croissance de la productivité a atteint les niveaux les plus bas depuis 1950 dans tous les pays les plus développés.

La productivité est en partie responsable de l’expulsion de la main-d’œuvre de la sphère du travail, selon l’auteur. Mais ce n’est pas parce que la productivité a augmenté, mais parce que la production, qui est l’autre terme qui détermine l’emploi, a augmenté très lentement. L’argument repose sur une identité économique très simple : pour tout secteur de l’économie, le taux de croissance de la production moins le taux de croissance de la productivité est égal au taux de croissance de l’emploi.

L’augmentation de la production entraîne une hausse de la demande de main-d’œuvre, tandis que l’augmentation de la productivité fonctionne en sens inverse, de sorte que même si elle augmente, la production nécessite autant voire moins de main-d’œuvre qu’auparavant. En raison de la combinaison de ces deux tendances opposées, il se peut très bien que la production augmente mais que, dans le même temps, la demande de main-d’œuvre n’augmente pas, voire diminue.

Cette formule est juste, ce qui signifie que la variation de l’emploi s’explique toujours par le résultat net de la croissance de ces deux taux.

Benanav donne un exemple simple issu du secteur automobile : « Par exemple, l’ajout de nouvelles machines à une chaîne de montage d’automobiles rendra le travail à la chaîne plus efficace sans pour autant abolir le travail à la chaîne en tant que tel ; il faudra moins de travailleurs à la chaîne au total pour produire un nombre donné de voitures ».

Ce qui détermine l’évolution de l’emploi lorsque des changements productifs de ce type ont lieu dans l’ensemble de l’économie, c’est la manière dont ce « déclin relatif » est compensé par l’augmentation globale de l’investissement productif – en capital constant et variable – visant à accroître le volume de la production.

« Le fait qu’un tel changement technique entraîne une destruction d’emplois dépend des vitesses relatives de la croissance de la productivité et de la production dans l’industrie automobile : si la production augmente plus lentement que la productivité du travail, ce qui est un cas courant, (…) alors le nombre d’emplois diminuera. »

Autrement dit, une baisse de la demande d’emploi peut répondre à des causes différentes. Elle peut 1) être due à une baisse de la production (en période de récession) ou à une croissance très lente, ou 2) être causée par une accélération de la croissance de la productivité qui dépasse l’augmentation de la production, de sorte que la production peut être réalisée avec une main-d’œuvre égale ou inférieure. Le discours sur l’automatisation suppose que le deuxième cas se produise. Benanav montre qu’au contraire c’est le premier cas qui a lieu.

Le point de départ de Benanav est d’examiner ce qu’est devenue cette correspondance entre production et productivité dans le secteur industriel. Pour lui, « les théoriciens de l’automatisation considèrent souvent le secteur manufacturier comme un précédent de ce qu’ils imaginent être en train de se produire dans les services ». Mais, comme nous le verrons, les raisons pour lesquelles l’auteur se concentre sur l’industrie manufacturière vont bien au-delà. La thèse principale du livre est que le manque de dynamisme dont l’économie capitaliste a fait preuve ces dernières décennies, qui va dans le sens inverse de ce que caractérisent les tenants du discours sur l’automatisation, est dû au fait que la perte de poids que l’industrie a enregistrée dans l’économie et dans l’emploi n’a pas été remplacée par un secteur tout aussi dynamique. Les services ont gagné du poids en tant que source d’emplois, mais ils ne sont pas – et ne peuvent pas être, selon Benanav – une source de croissance de la productivité comme l’a été le secteur manufacturier. Suivant la littérature spécialisée, l’auteur voit dans la désindustrialisation l’origine de la baisse de la part du secteur manufacturier dans l’emploi total. Dans les pays les plus développés, qu’il s’agisse des États-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne ou de l’Italie, la réduction de l’emploi manufacturier n’est pas seulement proportionnelle ; il y a eu une baisse en valeur absolue de la main-d’œuvre employée dans l’industrie.

La production industrielle croît, mais faiblement. La productivité augmente un peu plus vite, et il en résulte une réduction de la demande d’emploi. Ce que le discours sur l’automatisation totale interprète comme le résultat de l’accélération du second terme est en fait le résultat du ralentissement du premier.

Aux États-Unis, la productivité industrielle s’est invariablement maintenue à une croissance annuelle proche de 3 % [5] ; mais la production industrielle a connu une croissance moyenne de 4,4 % dans la période 1950-1973, de 3,1 % de 1974 à 2000 et de 1,2 % entre 2001 et 2017. On observe une tendance similaire en Allemagne et au Japon, avec le facteur aggravant que dans ces pays, les augmentations de productivité au cours de la dernière période sont nettement plus faibles.

Le livre explique cette tendance mondiale au ralentissement de la production industrielle par l’existence d’une surcapacité de plus en plus marquée sur les marchés des produits manufacturés. Suivant l’approche élaborée à l’origine par l’historien marxiste Robert Brenner dans The Economics of Global Turbulence, Benanav souligne que l’industrie manufacturière mondiale souffre d’une surcapacité chronique depuis les années 1960, lorsque le Japon et l’Allemagne ont commencé à devenir des concurrents des États-Unis. Cette situation a été aggravée par le développement de ce que l’on appelle les tigres d’Asie du Sud-Est qui, contrairement à d’autres pays industrialisés dépendants tels que ceux d’Amérique latine, ont développé une industrie manufacturière orientée vers l’exportation, aggravant ainsi cette surcapacité mondiale. Lorsque le succès de la Corée et des autres pays est devenu un « modèle » à imiter pour le reste du monde, la surcapacité productive mondiale a encore augmenté – et il est devenu de plus en plus difficile pour ces pays de reproduire les résultats des premiers.

« Au fur et à mesure que des capacités manufacturières supplémentaires sont apparues et sont entrées dans le jeu de la concurrence internationale, la chute des taux de croissance de la production manufacturière et la désindustrialisation de la main-d’œuvre qui en a résulté se sont étendues à davantage de régions : Amérique latine, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique, ainsi que l’économie mondiale dans son ensemble. »

La délocalisation de la production par les multinationales des pays impérialistes était une réponse à l’intensification de la concurrence et à l’apparition de surcapacités, qui finiraient par l’aggraver. Depuis le milieu des années 1970, d’après Benanav, « il est devenu évident que des niveaux élevés de productivité du travail ne serviraient plus de frein à la concurrence des pays à bas salaires. Les entreprises qui ont obtenu les meilleurs résultats dans ce contexte sont celles qui ont réagi en mondialisant leur production. Face à la concurrence sur les prix, les multinationales américaines ont mis en place des chaînes d’approvisionnement internationales, en transférant à l’étranger les éléments les plus exigeants en main-d’œuvre de leurs processus de production et en opposant les fournisseurs les uns aux autres pour obtenir les meilleurs prix ».

Benanav affirme que la désindustrialisation ne se produit pas seulement dans les pays les plus développés.

« À la fin des années 1970, la désindustrialisation a atteint l’Europe du Sud ; une grande partie de l’Amérique latine, certaines parties de l’Asie de l’Est et du Sud-Est ainsi que l’Afrique du Sud ont suivi dans les années 1980-1990. Les niveaux d’industrialisation maximum de nombreux pays pauvres étaient si bas qu’il serait peut-être plus exact de dire qu’ils ne se sont jamais industrialisés ».

Benanav note que même en Chine, l’« usine du monde » qui s’est développée en grande partie « aux dépens » de la désindustrialisation du reste du monde, la part de la main-d’œuvre employée dans l’industrie a commencé à baisser, après avoir atteint un pic au milieu de la dernière décennie. Entre 2013 et 2018, l’emploi manufacturier a chuté de 19,3 % de l’emploi total à 17,2 %.

Il nous semble ici que l’auteur amalgame dans une même tendance des phénomènes qui ne sont pas comparables. Des pays comme l’Argentine ou le Brésil, qui ont connu une industrialisation considérable depuis les années 1930, ont clairement subi un processus de désindustrialisation. Il est également vrai que de nombreux pays pauvres n’ont réussi que récemment à s’emparer de certains maillons des chaînes de valeur mondiales, et que cela n’a pas modifié de manière significative leur structure productive. Mais il existe d’autres pays, notamment en Asie du Sud-Est, où des tendances beaucoup plus contradictoires sont à l’œuvre. Ils ont développé des procès industriels d’une certaine complexité, soumis, bien sûr, aux désarticulations imposées par les chaînes de valeur et l’orientation du marché mondial, qui sont allées de pair avec une croissance considérable de la main-d’œuvre industrielle. Cela n’a pas entraîné pour autant une augmentation de la proportion de main-d’œuvre employée dans le secteur industriel, car les contingents expulsés du secteur rural se sont développés plus rapidement et n’ont pas été absorbés par l’industrie, ni dans de nombreux cas par les services de quelque nature que ce soit, et ont virevolté dans l’informalité.

L’accent mis sur la désindustrialisation en tant que phénomène mondial conduit à ne pas accorder suffisamment d’importance à la nouveauté d’une main-d’œuvre composée de centaines de millions de personnes employée directement ou indirectement par le capital multinational dans l’industrie des pays dépendants. Mettre tout cela dans le même sac de la désindustrialisation, comme si les époques et les phénomènes étaient les mêmes, peut conduire à ne pas voir comment l’accumulation du capital a créé en de nouveaux points des concentrations de force de travail qui ont diminué ou disparu dans les pays impérialistes, et qui ont été les protagonistes de luttes importantes. Il s’agit d’un problème clé pour le capital mondial, qui abandonne rapidement les endroits où il se rendait avidement hier, à la recherche frénétique de nouvelles frontières où écouler une main-d’œuvre bon marché. Face à l’épuisement des « terres vierges », la question de savoir où émergeront les nouvelles « Mecque » des multinationales est posée.

La délocalisation qui cherche à atteindre une main-d’œuvre bon marché dans les pays dépendants et moins développés a des conséquences négatives sur l’accumulation de capital dans les pays plus développés. (…) La surcapacité et la délocalisation de la production vers d’autres pays expliquent la faible accumulation de capital qui a eu lieu dans le secteur manufacturier des pays développés depuis les années 1980, ce qui détermine la faible croissance de la productivité observée. « Cela s’explique par le fait que les innovations permettant d’économiser de la main-d’œuvre ont tendance à être incorporées dans des biens d’équipement, ou nécessitent généralement des investissements complémentaires dans des biens d’équipement pour être réalisées ».

L’accent mis par Benanav sur l’industrie repose sur le fait qu’« aucun autre secteur n’a émergé sur la scène pour remplacer l’industrie en tant que moteur majeur de la croissance économique ». Au contraire, « le ralentissement des taux de croissance de la production manufacturière s’est accompagné d’un ralentissement des taux de croissance du PIB global ». Selon Benanav, ce déclin de l’industrie ne répond en aucun cas à l’existence d’un nouveau bond dans le développement technologique : « Il est plus probable que les faibles taux de croissance de la productivité industrielle soient le résultat du ralentissement du rythme d’expansion de l’industrie, et non l’inverse ». Ici, l’auteur se délimite des thèses de l’économiste Robert Gordon, pour qui la chute de la croissance économique est liée aux limites croissantes des nouvelles technologies et à leur faible impact sur l’économie, à la différence de l’électricité ou du moteur à combustion interne.

En principe, il n’y a pas de limite à ce qui peut être considéré comme le secteur industriel : « l’industrie est constituée de toutes les activités économiques qui peuvent être réalisées au moyen d’un processus industriel, et de plus en plus d’activités sont réalisées de cette manière au fil du temps ». L’une des formes que l’industrialisation des services a prises a été la transformation des services en appareils ménagers à usage domestique, comme l’observe Jonathan Gershuny : « la machine à laver remplace les services de blanchisserie, le rasoir remplace le rasage du barbier, l’automobile remplace les transports publics » [6]. Il s’ensuit que les services, secteur qui emploie une proportion croissante de la main-d’œuvre, englobent tous les secteurs que le capital n’a pas industrialisés. Cette industrialisation n’a pas lieu, réaffirme Benanav, en raison de la surcapacité mondiale qui détermine la faiblesse de l’accumulation du capital.

Benanav conclut qu’on observe, au cours des dernières décennies, le contraire de ce qui s’est produit pendant les périodes de développement capitaliste vigoureux : « Au lieu d’une réaffectation des travailleurs des emplois à faible productivité vers les emplois à forte productivité, c’est le contraire qui se produit. Les travailleurs sont regroupés dans des emplois à faible productivité, principalement dans le secteur des services ». Ce constat est étayé par une étude classique de l’économiste William Baumol, qui a affirmé que le secteur des services était atteint de la « maladie des coûts ». Le point de vue de Baumol était que, contrairement à l’industrie, les services ne parviendraient pas à développer des économies d’échelle et à mettre en œuvre des améliorations de processus se traduisant par de forts gains de productivité ; c’est un secteur relativement « stagnant » [7]. Alors que les produits manufacturés tendent à devenir moins chers en raison de l’augmentation de la productivité, cela ne se produit pas, ou dans une moindre mesure, dans le secteur des services. Le prix de ces derniers a alors tendance à augmenter par rapport aux biens industriels, et la seule façon de contrer ce phénomène est « de payer moins les travailleurs, ou de supprimer la croissance de leurs salaires par rapport aux maigres augmentations de leur productivité qui sont réalisées au fil du temps ».

Benanav conclut qu’il existe « un lien évident entre l’expansion mondiale de ce secteur économique stagnant et la stagnation croissante de l’économie mondiale ».

Après avoir fait valoir ce point, l’auteur insiste à nouveau sur un élément de vérité dans le discours sur l’automatisation totale. Si la croissance de la productivité ne s’accélère pas, elle est néanmoins supérieure à la croissance de la production.

« Même si l’automatisation n’est pas en soi la principale cause de la faible demande de main-d’œuvre, il n’en reste pas moins que, dans une économie à croissance lente, l’évolution technologique peut entraîner une destruction massive d’emplois : regardez, par exemple, les pertes d’emplois rapides dans le secteur manufacturier américain entre 2000 et 2010. Si l’économie devait connaître une croissance rapide, de nouveaux emplois seraient facilement créés pour remplacer ceux qui ont été perdus ».

Le sous-emploi

Un aspect qui ressort du livre de Benanav est que la faible demande d’emploi déterminée par la faible croissance de la production, accompagnée d’augmentations limitées de la productivité, se traduit non pas par une augmentation marquée du chômage, mais par des conditions d’emploi de plus en plus dégradées pour certains secteurs de la population active. Travailler moins d’heures que souhaité, ou dans des conditions moins bonnes que celles considérées comme normales, est devenu la norme pour des pans de plus en plus importants de la population active. « Comme de nombreux commentateurs l’ont déjà reconnu, nous nous dirigeons vers un “futur avec un moins bon travail” plutôt que vers un “futur sans travail”. » En Europe, la proportion d’emplois « atypiques » a fortement augmenté : entre 1985 et 2013, elle est passée de 21 % de l’emploi total à 34 % en France ; en Allemagne, elle est passée de 25 % à 39 % ; de 29 % à 40 % en Italie ; elle est passée de 30 % à 34 % en Grande-Bretagne. Au Japon, l’« emploi non régulier » est passé de 17 % en 1986 à 34 % en 2008. L’OCDE note que 60 % des emplois créés dans les années 1990 et 2000 étaient atypiques. Dans le cas des États-Unis, « les expériences de précarité économique sont répandues dans la population active. Même les travailleurs américains ayant un emploi régulier se trouvent fortement exposés à une perte d’emploi potentielle », et « peuvent être licenciés à tout moment ».

Quelques critiques

Automation and the Future of Work est un livre qui propose une vision alternative au sens commun. Il met en évidence des tendances qu’il est important de prendre en compte, en ce qui concerne l’accumulation du capital, et qui contredisent la perspective d’une automatisation totale imminente. L’auteur cherche également à mettre au centre les sujets qui peuvent être porteurs d’une alternative au capitalisme, qui n’est pas celle de l’automatisation mais d’emplois de plus en plus dégradés.

Bien que cette tentative le différencie de bon nombre des anticapitalistes avec lesquels il polémique, la vérité est que le livre transmet une vision où il n’y a pas beaucoup de perspectives politiques. « Perdre espoir quant au potentiel émancipateur des luttes sociales d’aujourd’hui n’est pas déraisonnable », affirme-t-il. « Il faudrait une mobilisation massive et persistante pour renverser le cours du néolibéralisme violent, mais le seul mouvement ayant la taille et la force nécessaires pour entreprendre cette tâche – le mouvement ouvrier historique – a été totalement vaincu ». Bien que, dans les dernières pages du livre, il fasse référence à de nombreux symptômes de renaissance de l’action de la classe ouvrière qui ont eu lieu dans le monde entier, et qu’il souligne à juste titre les défis à relever pour que la classe ouvrière devienne un sujet émancipateur, l’auteur a tendance à mettre l’accent sur l’image d’une classe ouvrière dégradée par la « décomposition » du moteur de la croissance économique.

Cette caractérisation de la classe ouvrière est omniprésente dans le livre, notamment dans son analyse de la « technification » et de l’accumulation du capital, qui sont toujours traversées par la lutte des classes et contestées, ce à quoi Benanav n’accorde pas suffisamment de place dans l’analyse. Il mentionne la résistance ici et là, comme une force qui s’est avérée plutôt impuissante, mais de manière presque anecdotique. C’est un livre qui, il est vrai, se veut bref et plutôt conceptuel, mais on devine dans cette absence une position plutôt défaitiste. Cela est renforcé par la caractérisation de la désindustrialisation comme un phénomène mondial, ce qui conduit à accorder moins d’attention qu’il ne le faudrait aux développements dont fait preuve le prolétariat dans certains pays historiquement « périphériques » qui sont devenus des pôles d’attraction pour l’accumulation du capital mondial.

D’autres critiques de la thèse de Benanav nous semblent pertinentes. Par moments, il glisse dans une perspective stagnationniste plutôt linéaire, une objection relevée par Kim Moody. Moody, qui étudie depuis des décennies la configuration de la classe ouvrière américaine et mondiale, a examiné deux articles de la New Left Review dans lesquels Benanav a avancé les thèses qu’il développe dans son livre [8].

Moody soulève trois objections centrales. La première concerne la « nature essentiellement linéaire dans laquelle les causes des pertes d’emplois manufacturiers sont déployées dans son récit comme étant simplement un ralentissement à long terme de la croissance » [9]. Cela, note-t-il, « occulte le rôle des chocs et de la productivité dans la destruction des emplois ». La baisse des emplois industriels n’est pas présentée comme une ligne droite descendante en raison de la surcapacité industrielle. Au contraire, « elle s’est développée de manière violente, avant tout lors des quatre grandes récessions de l’ère néolibérale ».

La productivité n’est pas non plus une variable stationnaire. « La productivité, comme la croissance, augmente, diminue et remonte en fonction des turbulences de l’économie, avec des conséquences sur la reprise éventuelle des emplois perdus lors des récessions. » Par conséquent, « ce n’est pas simplement le ralentissement de la production manufacturière ou de l’économie en général au fil du temps qui a fait disparaître ces emplois. C’était le double coup des récessions et de la productivité. » Il convient de préciser que dans le livre, qui n’est pas la version examinée par Moody, Benanav fait référence à la Grande Récession, ainsi qu’à la crise du Covid, en tant que déclencheurs de taux de chômage élevés (dans l’industrie et dans l’ensemble de l’économie) qui ne s’inverseront que lentement, laissant une image de sous-emploi en constante aggravation. Cela dit, le risque d’une lecture linéaire des tendances, contre lequel Moody met en garde, est toujours présent.

Le deuxième problème constaté par Moody « est la caractérisation de la principale conséquence du ralentissement de la croissance de l’emploi comme étant le « sous-emploi » et le « travail précaire », principalement dans le secteur des services des économies développées ». Tout d’abord, Moody prévient qu’il faudrait débattre de l’opportunité de déplacer la focale du chômage vers le sous-emploi alors qu’en moyenne 30 % des chômeurs dans les pays de l’OCDE et plus de 40 % dans l’Union européenne « étaient au chômage depuis un an ou plus à partir de 2019, après une décennie de reprise et avant le retour du chômage de masse en 2020 ». En d’autres termes, parmi les formes actuelles de dégradation, le chômage joue un rôle plus important que celui que Benanav lui accorde. Plus généralement, Moody considère que la mise en équivalence du « travail atypique » avec le sous-emploi ou l’emploi précaire que Benanav pointe du doigt n’est pas fondée, et propose une interprétation alternative détaillée des statistiques sur lesquelles Automation s’appuie.

En définitive, ont peut interpréter la critique de Moody comme une mise en évidence du fait que le chômage et le sous-emploi sont tous deux déterminés par le cycle économique. Moody ajoute que ni les emplois « atypiques », ni les secteurs de l’économie tels que les services ne présentent d’obstacles particuliers à la syndicalisation ou à quoi que ce soit d’autre. Dans ces secteurs comme dans l’industrie, les conditions dépendront de ce que le capital peut imposer et de ce à quoi la classe ouvrière peut résister. Nous pensons que les mises en garde de Moody contre la tendance à considérer la dégradation du travail comme une tendance séculaire linéaire qui évolue sans être perturbée sont correctes. Cependant, l’accent qu’il met sur le fait qu’il s’agit de phénomènes intrinsèques au fonctionnement du capitalisme peut conduire à minimiser l’importance de considérer la manière dont la faiblesse continue de l’accumulation du capital dans les pays impérialistes pose de nouveaux problèmes pour les conditions de la classe ouvrière, qui ont des conséquences durables au-delà des crises.

La question la plus importante que soulève Moody concerne peut-être les raisons pour lesquelles les capitaux se déplacent vers le secteur des services. Selon lui, il ne s’agit pas simplement, comme l’affirme Benanav, du résultat d’un épuisement industriel dû à une surcapacité mondiale.

« Au fil des décennies, le capital s’est implanté sans relâche dans ce qu’on appelle les industries de services et même au cœur de la reproduction sociale, parce qu’il est possible de réaliser un profit sur ce qui est devenu les nécessités de la vie contemporaine. Une autre raison de l’expansion des services est qu’à mesure que la production de biens devient plus efficace, elle devient également plus complexe, plus répartie géographiquement et dépendante des transports, des communications, de la finance, etc., et nécessite donc davantage de services ».

« Une compréhension linéaire d’une réalité turbulente ne nous aidera pas à saisir les possibilités et à faire face aux difficultés de la transition et à une nouvelle résurgence des conflits sociaux et de classe », conclut Moody. Les objections soulevées nous obligent à nous prémunir contre le risque d’une extrapolation linéaire. Elles n’invalident pas les critiques les plus acerbes de Benanav à l’égard du discours sur l’automatisation, qui doivent être reprises dans un tableau comprenant que les tendances et les perspectives sont plus complexes et contradictoires.

Que faire ?

Dans les derniers chapitres, Benanav approfondit le débat avec les alternatives avancées pour répondre à cette perspective. De même que le discours sur l’automatisation a des partisans dans tout le spectre idéologique, les « solutions » à ce qui est considéré comme une crise inexorable de l’emploi vont du « néo-keynésianisme » pour stimuler la demande, à la proposition d’exiger un revenu de base universel (qui à son tour a des partisans de droite et de gauche post-capitaliste qui lui donnent des significations différentes).

Face à ces propositions, l’auteur soulève plusieurs objections avec lesquelles nous pouvons être d’accord, et que nous avons développées dans d’autres articles. Les propositions que Benanav critique sont présentées par leurs promoteurs comme une sorte de « solution miracle », comme si une mesure ou une série de grandes mesures prises par l’État allaient s’attaquer à des problèmes dont les causes se trouvent dans les racines du fonctionnement du capitalisme. Néanmoins, Benanav prévient d’emblée qu’il sympathise davantage « avec l’aile gauche du discours de l’automatisation qu’avec n’importe lequel de ses critiques », montrant ainsi sa sympathie pour la perspective qu’envisagent nombre des auteurs avec lesquels il va polémiquer. L’auteur estime que « si l’explication qu’ils proposent s’avère inadéquate, les théoriciens de l’automatisation ont au moins attiré l’attention du monde sur le problème réel d’une demande de main-d’œuvre constamment faible », et qu’ils ont également « excellé dans leurs efforts pour imaginer des solutions à ce problème, qui ont un caractère largement émancipateur » – bien que les visions qu’ils déploient « doivent être libérées des fantasmes technocratiques des auteurs sur la manière dont un changement social constructif pourrait se produire ».

Benanav consacre précisément le dernier chapitre à présenter une perspective libérée de ces fantasmes technocratiques. Partant des possibilités et des contradictions qui caractérisent le développement de la technologie sous le capitalisme, qu’il évoque tout au long du livre, il esquisse les contours d’un monde possible dans lequel, même si l’automatisation ne l’emportera pas nécessairement, la charge de travail pourrait être judicieusement allégée en tirant parti de la technologie disponible, tout en répartissant équitablement le travail qui reste à faire. De cette façon, chacun pourra réaliser les activités qu’il souhaite vraiment faire.

Contrairement à ce qui se passe avec de nombreux auteurs post-capitalistes, chez lesquels il y a un abîme entre la perspective de la fin du capitalisme et le programme immédiat qu’ils proposent pour lutter pour cette perspective, Benanav met l’accent sur la nécessité, pour la classe ouvrière, d’être capable de construire des alliances sociales qui lui permettent de prendre l’ascendant sur le reste des classes afin de lutter pour mettre fin au système et réaliser cet avenir alternatif à la dystopie capitaliste. La clé ne se trouve pas dans la simple évolution technique, mais dans la « conquête de la production », c’est-à-dire dans « l’abolition de la propriété privée et de l’échange monétaire au profit de la coopération planifiée ». Reprenant les élaborations de Marx et d’Engels, et s’appuyant également sur les auteurs utopistes des XIXe et XXe siècles ainsi que sur certaines des meilleures intuitions des post-capitalistes, Benanav trace un bref aperçu des principales lignes directrices d’un passage du royaume de la nécessité au royaume de la liberté. Ce qui affaiblit l’approche de Benanav, c’est de considérer l’expérience de l’URSS, transition vers le socialisme – tronquée par la bureaucratisation stalinienne qui a créé les conditions de la restauration capitaliste – comme un fardeau et non comme une leçon à tirer, Benanav considérant que planification centralisée et bureaucratie stalinienne sont synonymes. L’auteur partage en cela l’avis de nombreux post-capitalistes sur cette question. Cela l’amène à écarter bon nombre des leçons de la construction de la société de transition pendant les premières années de la révolution, et de la lutte ultérieure contre la bureaucratisation et la contre-révolution stalinienne initiée par l’Opposition de gauche, qui sont des leçons essentielles dans la lutte pour construire une société sans exploiteurs et sans exploités. Des élaborations comme La révolution trahie de Léon Trotsky condensent une réflexion stratégique qui concerne les problèmes auxquels sera confrontée toute révolution triomphante qui expropriera la bourgeoisie et amorcera la transition vers le socialisme.

Néanmoins, et au-delà du « pessimisme de la raison » qui le caractérise, il est tout à l’honneur de Benanav de souligner la nécessité d’une transformation de l’ensemble des rapports de production. Comme il en avertit le lecteur dans la conclusion, « sans une lutte sociale massive pour construire un monde post-rareté, les visionnaires du capitalisme tardif resteront de simples mystiques techno-utopiques ». Cette transformation, qui consiste à contester la direction de la production aujourd’hui dans les mains des capitalistes, ne peut être réalisée que par la classe ouvrière en alliance avec tous les secteurs exploités et opprimés. Ce n’est que de cette manière qu’il sera possible de mettre fin au panorama inquiétant présenté par le capitalisme, sous la domination duquel les développements technologiques qui pourraient contribuer à nous libérer du fardeau du travail sont transformés en armes dirigées contre la classe ouvrière.

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Publié le 3 avril 2021 sur le site Révolution Permanente

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NOTES

[1] Londres, Verso, 2020
[2] Les statistiques nationales tendent à montrer, pour l’économie dans son ensemble et pour les différents secteurs, la productivité par personne employée et par heure de travail. Ces données permettent de voir différentes facettes du phénomène.
[3] Aujourd’hui, nous serions en train de vivre la troisième ou la quatrième de ces révolutions industrielles, selon les différents critères de périodisation utilisés. Comme pour tout ce qui touche à la technologie et à son impact, il s’agit également d’un sujet de débat.
[4] Une célèbre étude réalisée il y a quelques années considérait que jusqu’à 47 % des emplois américains étaient menacés par l’automatisation. Voir Carl Frey et Michael A. Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerization ? », Technological Forecasting and Social Change vol. 114, 2017.
[5] Benanav note que les statistiques surestiment l’augmentation de la productivité au cours des dernières décennies. La raison en est qu’elles considèrent la production d’ordinateurs dotés de vitesses de traitement de données plus élevées comme équivalente à la production d’un plus grand nombre d’ordinateurs. Cela augmente la productivité du sous-secteur de l’informatique et de l’électronique et, par conséquent, la productivité de l’ensemble de l’industrie.
[6] Jonathan Gershuny, After Industrial Society ? The Emerging Self-Service Economy, Londres, Macmillian, 1978, pp. 56–7.
[7] William Baumol et. al., “Unbalanced Growth Revisited : Asymptotic Stagnancy and New Evidence,” American Economics Review, vol. 75, no. 4, 1985, p. 806.
[8] Moody a publié On New Terrain : How Capital is Reshaping the Battleground of Class War en 2017, un livre qui a été revu par Benanav dans une note qui polémique avec plusieurs de ses caractérisations et conclusions et qui peut être lu sur le blog de l’auteur. Cet échange critique permet de visualiser plusieurs des points faibles des arguments des deux auteurs et ainsi de mieux apprécier les contributions importantes de leur travail.
[9] Kim Moody, « Capitalism Was Always Like This », Jacobin, 06/02/2020. Dans la suite de cette section, toutes les citations sont tirées de l’article de Moody’s.

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