Syrie

Syrie : 10 ans après le soulèvement populaire

Crédit photo: Manifestation contre le régime de Assad en 2011. © Bo Yaser / Wikicommons

Joseph Daher

Près de 10 ans après le début du soulèvement populaire syrien, le régime règne désormais sur plus de 70 % du territoire. Aidé par la Russie, l’Iran, le Hezbollah libanais et d’autres milices confessionnelles et réactionnaires, Damas a écrasé le soulèvement populaire initial et a largement remporté ce qui s’est progressivement transformé au cours des années en une guerre régionale et internationale. Cependant, le régime syrien fait face à d’énormes défis socio-économiques qui sont loin d’être surmontés.

La situation est plus que catastrophique pour les classes populaires en Syrie. Le taux de pauvreté global dépasse les 85 %. En février 2021, le Programme alimentaire mondial des Nations unies a estimé le nombre de SyrienEs souffrant d’insécurité alimentaire à 12,4 millions, soit près de 60% de la population. Plus de la moitié de la population syrienne est également déplacée à l’intérieur ou à l’extérieur en raison des conséquences de la guerre. Ce sont plus de 6,6 millions de réfugiéEs et plus de 6,1 millions de déplacéEs internes, alors qu’une infime partie seulement des réfugiéEs est retournée en Syrie.

Le déclenchement de la crise du Covid-19 à la fin mars 2020 a encore aggravé la situation socio-économique critique de la grande majorité des SyrienEs. Le régime Assad a également détruit d’innombrables hôpitaux, laissant un système de santé délabré et sous-financé, privé de nombreux médicaments et de fournitures médicales, en raison notamment des sanctions internationales. Les destructions causées par le conflit, en grande partie les ravages de la répression du régime Assad et ses alliés, sont énormes, et se reflètent par la diminution spectaculaire du PIB, de 60,2 milliards de dollars US en 2010 à environ 21,6 milliards en 2019, tandis que le total des pertes économiques accumulées pendant le conflit est estimé à 530,1 milliards de dollars.

Racines de la révolte populaire

Les racines de la révolte populaire en Syrie, et plus généralement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MOAN), résident dans l’absence de démocratie et dans l’incapacité de l’économie politique du pays à répondre aux aspirations classes populaires.

Bachar al-Assad a consolidé la patrimonialisation du régime en concentrant le pouvoir dans les mains de sa famille et sa clique dans la décennie qui a précédé l’explosion de la crise révolutionnaire, avec en outre une accélération de politiques néolibérales profitant à une minorité d’hommes d’affaires liés au régime. Pour les classes populaires, exclues de ces butins, cela a entraîné une migration de la main-d’œuvre qualifiée et des taux massifs de chômage et de sous-emploi, en particulier chez les jeunes. Le pourcentage de SyrienEs vivant en dessous du seuil de pauvreté était de 33 % en 2010, ce qui représentait environ 7 millions de personnes, et 30 % étaient juste au-dessus de ce niveau, alors que le nombre de SyrienEs vivaient sous le seuil de pauvreté en 2000 étant de 14 %..

L’appauvrissement croissant des masses, dans un climat de corruption et d’inégalités sociales toujours plus importantes, a préparé le terrain pour l’insurrection populaire, qui n’a eu besoin que d’une étincelle. Laquelle a été fournie par les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte. Elles ont encouragé les classes populaires d’autres pays à se soulever. En Syrie, de larges segments de la population sont descendus dans la rue avec les mêmes exigences que celles portées par d’autres révoltes : liberté, dignité, démocratie, justice sociale et égalité.

Dans les premières années du soulèvement, le mouvement de protestation syrien a créé des institutions alternatives à l’État existant, à la suite de la disparition de l’autorité de l’État dans certaines régions. Les manifestantEs ont créé des comités de coordination locales et des conseils locaux, fournissant des services à la population locale et coordonnant le mouvement de contestation populaire. Dans les territoires libérés, les révolutionnaires ont créé une situation proche du double pouvoir contestant le pouvoir du régime. Bien sûr, nous ne devons pas romantiser cette phase, des limites existaient. Ces nouvelles structures de pouvoir ne représentaient pas une forme d’alternative sociale révolutionnaire aux structures politiques et économiques existantes du capitalisme syrien, et présentaient des limites en termes de système alternatif d’autonomie démocratique. Il y a eu des problèmes, en particulier la sous-représentation des femmes ainsi que des minorités ethniques et religieuses. Néanmoins, les comités et les conseils ont réussi à former une alternative politique qui attirait de larges segments de la population. 

En même temps, des groupes armés sous la bannière de l’Armée syrienne libre (ASL, FSA en anglais) se sont développés tout au long de 2011 et 2012. La militarisation a été largement motivée par la violente répression du régime, poussant des secteurs de l’opposition à avoir recours à la légitime défense armée. L’ASL n’a jamais agi comme une institution unifiée et s’est caractérisé par son pluralisme dans les premières années du soulèvement. Cependant, cette absence de centralisation et d’un leadership politique enraciné pour tenter de coordonner et fédérer les divers groupes armés de l’ASL autour d’un programme politique commun a très rapidement constitué un problème et a laissé la porte ouverte aux manipulations de pays étrangers. L’ASL a progressivement été affaiblie et marginalisée au cours des années face à la guerre et à la répression du régime syrien (et parfois des attaques des groupes djihadistes), le manque de soutien organisé, et la division de ces réseaux en multiples groupes distincts. Avec l’affaiblissement des forces de l’ASL, les groupes restants se sont transformés en proxys d’États étrangers, en particulier la Turquie dans le nord du pays, et/ou sont tombés sous la domination des forces fondamentalistes islamiques et djihadistes.

Les forces contre-révolutionnaires

Ces organes démocratiques ont été progressivement sapés par plusieurs forces contre-révolutionnaires. La première et la plus importante d’entre elles a bien sûr été le régime despotique des Assad, qui visait à écraser militairement le soulèvement populaire.

Ce régime reste la menace la plus importante pour les classes populaires syriennes. La résilience du régime était enracinée dans la mobilisation de sa base populaire par le biais de relations confessionnelles, tribales, régionales et clientélistes, ainsi que dans le soutien étranger massif de ses alliés.

La deuxième force contre-révolutionnaire, ce sont les organisations militaires fondamentalistes islamiques et djihadistes. Ces organisations n’avaient pas les mêmes capacités destructrices que l’appareil d’État des Assad, mais elles s’opposaient radicalement aux demandes et objectifs initiaux du soulèvement populaire, attaquaient les éléments démocratiques du mouvement de contestation et cherchaient à imposer un nouveau système politique autoritaire et exclusif.

Enfin, les puissances régionales et les États impérialistes internationaux ont constitué la troisième force contre-révolutionnaire. L’assistance fournie par les alliés de Damas, la Russie, l’Iran et le Hezbollah, en plus des milices fondamentalistes islamiques chiites étrangères parrainées par Téhéran, a offert au régime un soutien crucial – politique, économique et militaire – qui lui a permis de survivre.

Ces forces régionales considéraient le mouvement de protestation populaire en Syrie et la possible chute du régime des Assad comme une menace pour leurs intérêts géopolitiques. À mesure qu’ils augmentaient leur influence sur la société et l’État du pays, Téhéran et Moscou, en particulier, se sont davantage investis dans la survie du régime, dans l’exploitation de certaines de ses ressources naturelles et dans l’extension de leurs influences économiques dans le pays.

Contre ces acteurs, les prétendus « amis de la Syrie » (Arabie saoudite, Qatar et Turquie) ont constitué une autre force internationale de la contre-révolution. Ils ont soutenu la plupart des groupes fondamentalistes islamiques réactionnaires, ont contribué à transformer le soulèvement populaire en une guerre confessionnelle/ethnique, et à chaque étape se sont opposés au soulèvement démocratique par crainte qu’il ne constitue une menace potentielle pour leurs propres régimes autocratiques.

Les États occidentaux, sous la direction des États-Unis, ne voulaient pas non plus voir de changement radical en Syrie et ont rejeté tout plan visant à aider les forces armées démocratiques combattant pour renverser Assad. La politique américaine s’est concentrée sur la stabilisation du régime et ce qu’ils ont appelé « War on Terror », guerre contre le terrorisme, contre l’État islamique.

Malgré les divisions entre les différents acteurs régionaux et internationaux, ils étaient tous unis contre le soulèvement et visaient tous à empêcher sa propagation au-delà des frontières du pays.

La question du Rojava et la révolution syrienne

Au début de de l’éruption du processus révolutionnaire en Syrie en mars 2011, les manifestants kurdes se sont initialement organisés de manière similaire que dans d’autres régions du pays grâce à la création des Comités de coordination locale (CCL) et d’autres groupements de jeunes issus des différentes composantes de la population syrienne. Cependant, la collaboration entre les divers comités de coordination arabes et kurdes s’est progressivement affaiblie, avant de cesser, en raison des divisions de plus en plus importantes au sein du mouvement de protestation populaire et des désaccords toujours plus profonds avec les groupes d’opposition arabes syriens, ainsi que de la montée des tensions ethniques arabes et kurdes au fil des années et de la transformation progressive du soulèvement populaire en conflit armé.

De son côté, le Partiya Yekitiya Demokrat (PYD ou le Parti de l’Union démocratique), qui est issu historiquement et idéologiquement du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) créé en Turquie, avec l’attitude bienveillante initiale du régime syrien, a acquis un contrôle accru sur la scène politique kurde en Syrie. Damas avait besoin de toutes ses forces armées pour réprimer les manifestations dans le reste du pays et ne voulait pas ouvrir un nouveau front militaire, bien qu’il ait maintenu une présence limitée dans certaines villes, comme Qamishli et Hasakah.

Le PYD a également pu profiter des divisions entre les différents acteurs régionaux et internationaux intervenant en Syrie, notamment en recevant l’aide des États-Unis (et dans une moindre mesure de la Russie) pour faire avancer ses propres intérêts politiques. Cependant, ce soutien d’acteurs étrangers s’est estompé avec le temps, ou du moins a semblé moins solide. L’autonomie du PYD sur de larges régions du nord-est de la Syrie est devenue un point de discorde fréquent entre de nombreux acteurs locaux et régionaux, en particulier de la Turquie d’Erdogan qui poursuit sa guerre contre l’autodétermination kurde dans les pays avoisinants. Cela s’est manifesté particulièrement lors de l’invasion armée par les forces armées turques, assistées par des groupes de l’opposition armée syriennes, majoritairement fondamentalistes islamiques, tombées progressivement complètement à la solde du gouvernement d’Ankara, contre la région d’Afrin en janvier 2018. Près de 200 000 personnes ont été forcées de quitter leurs maisons en raison de l’opération militaire turque et de l’occupation qui a suivi, tandis que les violations de droits humains se poursuivent contre les populations locales. En octobre 2019, la Turquie a lancé une nouvelle opération militaire, réconfortée par le fait que le gouvernement étatsunien ne la contesterait pas sur le terrain. Son objectif était d’évincer les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par le PYD, de la bande frontalière turque et d’y établir une dite « zone de sécurité », dans laquelle il était également prévu de déplacer et de réinstaller une partie de la population de réfugiéEs syriens résidant actuellement en Turquie.

En même temps, Damas refuse d’accorder toute forme de concession aux autorités dominées par le PYD dans le Nord-est, en particulier toute forme d’autonomie minimale. La rhétorique hostile des médias étatiques syriens et les manœuvres politiques du régime syrien contre les FDS n’ont au contraire cessé de croître depuis lors, pour miner de plus en plus son autonomie.

Le PYD a ainsi saisi le soulèvement comme une opportunité pour devenir l’acteur politique kurde dominant en Syrie. Les zones gouvernées par le PYD ont été saluées pour leur inclusion et leur participation des femmes dans tous les secteurs de la société, y compris la lutte militaire, la laïcisation des lois et des institutions et, dans une certaine mesure, l’intégration et la participation de diverses minorités ethniques et religieuses. Cependant, les pratiques autoritaires des forces du PYD contre des acteurs politiques kurdes rivaux et des militants d’autres communautés ont été critiquées. De même, certaines pratiques discriminatoires et/ou sécuritaires contre des segments de la population arabe dans certaines zones sous son contrôle ont été la source de critiques.

Faiblesses subjectives à gauche

Les différents acteurs contre-révolutionnaires ont tous contribué à écraser le soulèvement populaire syrien. Si nous ne devons pas hésiter à désigner ces forces comme responsables de la défaite, nous devons également examiner et critiquer les erreurs et les carences de l’opposition syrienne.

L’un des problèmes les plus importants de l’opposition était l’alliance erronée poursuivie par des démocrates et certains à gauche avec le mouvement des Frères musulmans et d’autres groupes fondamentalistes islamiques et leurs soutiens internationaux, qui s’opposaient aux exigences démocratiques fondamentales du soulèvement, en particulier celles des femmes, des minorités religieuses et ethniques. Cette alliance erronée a contribué à briser le caractère inclusif du mouvement populaire initial en Syrie. Ce problème existait avant le soulèvement populaire, mais est apparu plus clairement avec son déclenchement.

Les divers groupes de gauche étaient trop faibles après des décennies de répression du régime pour constituer un pôle indépendant démocratique et progressiste organisé. En conséquence, l’opposition au régime des Assad n’a pas réussi à présenter une alternative politique viable capable de galvaniser les classes populaires et les groupes opprimés.

L’absence de réponse à certaines questions s’est notamment manifestée sur deux points principaux : les femmes et les Kurdes. Dans les deux cas, de larges pans de l’opposition syrienne ont reproduit des politiques discriminatoires et d’exclusion contre ces deux secteurs, aliénant des forces clés qui auraient été cruciales pour l’unité contre le régime.

Pour l’emporter face au régime des Assad, l’opposition aurait dû combiner les luttes contre l’autocratie, l’exploitation et l’oppression. Si elle avait développé des revendications démocratiques ainsi que des revendications pour toutes et tous les travailleurEs et pour l’autodétermination kurde et la libération des femmes, l’opposition aurait été dans des positions beaucoup plus solides pour construire une solidarité plus profonde et plus étendue entre les différentes forces sociales au sein de la révolution syrienne.

Une autre faiblesse de l’opposition était le faible développement d’organisation de classe et d’organisation politique progressiste de masse. Les révoltes populaires en Tunisie et au Soudan ont démontré l’importance d’une organisation syndicale de masse comme l’UGTT tunisienne et les associations professionnelles soudanaises pour permettre des luttes de masses coordonnées réussies.

De même, les organisations féministes de masse ont joué un rôle particulièrement important en Tunisie et au Soudan pour la promotion des droits des femmes et l’obtention de droits démocratiques et socioéconomiques, même si ceux-ci restent fragiles et ne sont pas pleinement consolidés. Les révolutionnaires syriens n’avaient pas ces forces organisées de masse en place ou au même niveau d’organisations de masse, ce qui a affaibli le mouvement, et elles seront essentielles à construire pour les luttes futures.

Quelles perspectives pour la Syrie ?

Le soulèvement populaire débuté en Syrie en 2011, comme ceux de la région du Moyen-Orient-Afrique du Nord, est un processus révolutionnaire prolongé à long terme. Il peut passer par des phases de fortes mobilisations populaires et de défaites, suivies de nouveaux soulèvements révolutionnaires. En Syrie, les conditions qui ont conduit au soulèvement populaire sont toujours présentes, et le régime a non seulement été incapable de les résoudre mais les a en fait exacerbées.

Damas et d’autres capitales régionales estiment qu’elles peuvent maintenir leurs dominations despotiques en recourant en permanence à une violence massive contre leurs populations. Cela est voué à l’échec, et on peut s’attendre à de nouvelles explosions de protestations populaires.

Malgré tout le soutien de ses alliés étrangers, le régime Assad, en dépit de toute sa résilience, fait face à des problèmes insolubles. Son incapacité à résoudre les graves problèmes socioéconomiques du pays, combinée à sa répression incessante, a provoqué des critiques et de nouvelles protestations.

Au cours de l’année 2020 et au début de l’année 2021, diverses manifestations ont eu lieu pour dénoncer les problèmes économiques et la cherté de la vie. Cependant, ces conditions ne se traduisent pas automatiquement en opportunités politiques, en particulier après plus de neuf ans d’une guerre destructrice et meurtrière. L’absence d’une opposition politique syrienne structurée, indépendante, démocratique, progressiste et inclusive, qui pourrait attirer les classes les plus pauvres, a rendu difficile pour divers secteurs de la population de s’unir et de défier le régime à nouveau et à l’échelle nationale.

Tel est le principal défi. Dans des conditions difficiles de répression, de paupérisation intense et de dislocation sociale, une alternative politique progressiste doit malgré tout être organisée dans l’expression locale de ces résistances.

Publié dans la revue l’Anticapitaliste numéro 124 (mars 2021)

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