International

Le capitalisme du BIEN-ÊTRE

par Jeanne Gendreau

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et les NATU(Netflix, ArBnB,Tesla,Uber)sont devenus en une vingtaine d’années des réseaux numériques puissants. Nous les utilisons avec enthousiasme ! Mais comprenons-nous vraiment comment fonctionnent ces nouveaux géants, comment ils s’enrichissent ?

Ceux qui ont un peu plus de 30 ans aujourd’hui se souviennent du début de l’ère numérique. Du premier courriel, et de toutes les soudaines facilités dans la vie quotidienne. Ces presque miracles n’ont pas cessé d’évoluer et transforment chaque jour nos vies. Ce fut un véritable tournant civilisationnel. En pleine pandémie, nous mesurons l’ampleur de leur utilité pour que l’ensemble de la société puisse continuer à fonctionner. Au niveau économique, social, culturel et relationnel.

Grâce à cette technologie du clic en constante évolution, notre société confinée s’est adaptée à la distanciation sociale et chacun a agrandi la bulle autour de son ordinateur, sa tablette, son téléphone. La vie en société est devenue un ensemble de petites bulles, reliées entre elles par des plateformes numériques. Les GAFAM et les NATU ont multiplié leurs profits. Zoom, entreprise relativement modeste n’étant pas reliée à ces appellations (bien que cotée en bourse) a multiplié le prix de son action par 26 une semaine après le début de la pandémie [1].

Ces plateformes depuis leur création au tournant des années 2000 se sont imposées de plus en plus comme incontournables à plusieurs niveaux. En 2019, avant la pandémie, on comptait déjà 19 milliards de connexions par jour, soit 2.5 par individu. Malgré cette utilité généralisée à travers le monde, elles enrichissent outrageusement quelques individus qui se sont accaparés ce qui aurait pu être du domaine des « communs. [2] Les GAFAM et les NATU sont devenus des géants privés du numérique.

Cotées en bourses, donc redevables à leurs quelques actionnaires, ces multinationales prolifèrent grâce à la collecte de données que chaque utilisateur du WEB leur fournit par ses centaines de clics quotidiens. C’est par cette « folle divulgation de nous-mêmes » que nous permettons à ces sociétés gigantesques et de s’enrichir et d’assoir leur pouvoir sur l’ensemble de nos sociétés. Ces données que nous leur partageons avec enthousiasme, heureux d’y accéder « gratuitement » sont des produits bruts très convoités, comme l’étaient il n’y a pas si longtemps l’or et le pétrole. Des produits bruts dont il faut extraire tout ce qui peut être marchandable. Ceux qui les possèdent et les développent deviennent rapidement les maitres de l’univers (à l’instar de Total, etc.)

Les algorithmes surveillent notre «bien-être»

Comment une simple « donnée » peut-elle générer tant de richesse ? Grâce aux ALGORITHMES ! Le terme « Algorithme » s’est imposé depuis peu dans le langage courant. Mais tenter d’en comprendre le fonctionnement et les effets demande une certaine gymnastique intellectuelle. L’expression : « Le passé est garant de l’avenir » illustre peut-être le mieux leur fonctionnement et leur rôle. En effet, chaque clic effectué dans 1- l’instant devient 2- le passé qui planifie 3- l’avenir grâce au processus de « feedback » ou « rétroaction » et qui redevient le présent 1-. Et ainsi de suite tant que nous restons sur une plateforme. En allant sur une autre plateforme, un autre programme d’algorithmes continue le travail. Ces programmes spécifiques à chaque type de plateformes documentent notre vie en général : les goûts et les désirs, les habitudes, pensées, émotions, relations, etc. Ils ont été programmés au départ par des cerveaux humains, mais ils deviennent de plus en plus autonomes, apprennent par eux-mêmes et font ce qu’aucun cerveau humain ne pourrait faire. Ils sont les meilleurs publicitaires du monde, les meilleurs psychologues, car ils nous connaissent mieux que nous-mêmes grâce à ce « moi numérique » qui, bien que noyé dans un agrégat collectif, révèle le privé, voire l’intime de chacun. Tout ce processus est au service l’économie de marché [3].

Bienvenue à l’ère du capitalisme de surveillance ! Il ne s’agit pas d’une surveillance oppressive, mais bien d’une attention constante à notre « bien-être » en tant que consommateur. Il s’agit de toujours affiner les profils pour donner à nos divulgations une valeur marchande de plus en plus grande. Précisons que la circulation, l’utilisation et les profits reliés à toutes ces données ne sont aucunement légiférés [4].

Le cas Amazon

Amazon, quant à elle, accumule énormément de données. Cet aspect de son activité se fait de façon plus souterraine que son commerce électronique. Mais le stockage de données est de loin vraiment plus profitable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 12% de son chiffre d’affaires se fait dans la vente en ligne, alors que 60% de ses bénéfices sont dans le stockage des données.

Le stockage de données nécessite des entrepôts encore plus gigantesques que ceux destinés à l’acheminement des biens vendus en ligne. Ces entrepôts, environ 120 à travers le monde, sont énergivores, car ils hébergent une somme astronomique de robots qui fonctionnent jour et nuit. Le premier entrepôt du genre au Québec et au Canada est en construction dans la ville de Varennes, en Montérégie, à quelque 25 kms de Montréal. L’IREQ (institut de recherche d’Hydro-Québec) un « fleuron québécois » a vendu 14’400 m2 de ses terrains au prix coutant à Montoni, leader québécois de la construction réputé allier technologie et développement durable. Ce constructeur devrait faire la gestion du nouveau centre. Amazon bénéficiera de tarifs préférentiels de la part d’Hydro-Québec, et les taxes demandées par la municipalité sont réputées très concurrentielles pour les grandes entreprises qui s’y installent [5].

Les médias sociaux

Au moment d’écrire ces lignes (janvier 2021), les réseaux et /ou médias sociaux sont le centre de la crise politique américaine. En à peine 15 ans, Facebook (et par la suite Instagram, twitter et quelques autres) est devenu le leader de l’expression en libérant la parole de chacun. En créant un lieu de connexions basées d’abord sur l’amitié et la complicité, ce réseau a donné naissance à de nombreux groupes partageant des intérêts, des idéologies, des répulsions similaires. Le « j’aime » 👍 en est l’essence. Ce simple pouce levé, élaboré à l’aide d’algorithmes, a fait la fortune de Mark Zuckerberg. Cette petite icône suscite plusieurs gammes d’émotions : du simple désir d’être aimé et reconnu, jusqu’à la colère et la haine, tout en amplifiant le sentiment d’injustice. Une colère fomentée au jour le jour et partagée par des centaines, voire des milliers de personnes devant leur écran, ne peut que constituer du matériel explosif : la « prise » du Capitole » en est l’éclatante démonstration.

Des réactions unanimes

Dans le monde entier, les réactions ont été unanimes et instantanées. Les dirigeants/propriétaires des réseaux sociaux qui avaient engrangé cette violence ont sans doute craint pour eux-mêmes le lynchage qui leur profite habituellement et ont banni aussitôt le Président des États-Unis encore en exercice. Mais où des personnages comme Mark Zuckerberg, Patrick Dorsey Bill Gate prennent-ils leur légitimité ? Même si la planète entière a été soulagée, la manifestation concrète d’un tel pouvoir d’intervention dans l’ordre mondial a suscité questions et inquiétudes. Et confirmer un mouvement, timide, de vouloir les règlementer.

Qui régule la liberté d’expression ?

La liberté d’expression doit-elle être régie par des mégas multinationales, à partir des règles d’utilisation de chaque plateforme ? Ces médias et/ou réseaux dits « sociaux » sont considérés comme étant uniquement des « hébergeurs » de contenus et n’ont donc aucune obligation (légale, éthique ou autre) de les réguler. Bien qu’en fait, ils regroupent et hiérarchisent ces contenus grâce aux algorithmes. Ils récoltent donc un gros pactole sans aucune imputabilité (en accaparant toute la publicité et en s’approvisionnant souvent et gratuitement aux médias traditionnels [6]. Alors que les organes de presse avec pignon sur rue sont en fait des « éditeurs » et sont donc soumis à des règles entérinées démocratiquement et qui peuvent varier d’un État à l’autre [7].

Les émotions de l’instant

Permettre aux groupes d’extrême-droite, aux djihadistes, aux QAnon, aux réseaux terroristes et/ou complotistes de ce monde de s’exprimer, se reconnaitre, se radicaliser, se recruter et autres dérives, n’est qu’UN des effets pervers de ces réseaux. Car, d’une façon plus étendue et aux vues de tous, ces réseaux accaparent de plus en plus le débat public. À cause des déferlantes -émotionnelles et instantanées-¸activées sur ces réseaux, plusieurs instances, autant privées que publiques, sont tenues de réagir sans concertation, dans l’instant et dans la précipitation pour calmer la vindicte populaire. La « Cancell culture » [8] en est la plus récente illustration. Elle peut anéantir un individu, un groupe, une institution scolaire, culturelle, médiatique et autre, à la suite d’un seul clic indigné relayé à l’infini avec le même « argumentaire » – la plupart du temps- sans nuance. Le mouvement « Woke » [9] en est de plus en plus le déclencheur. Même ceux qui ne fréquentent pas ces réseaux sont happés par ces batailles instantanées et sans lendemain, retransmis – souvent sans contexte explicatif – par les médias traditionnels. Ces « shows de boucane » alimentent encore une fois les GAFAM et NATU en données.

Nous utilisons ces plateformes dans le but de pouvoir – enfin – nous exprimer et communiquer et/ou nous mettre quelques instants au-devant de la scène, créer des événements, des rassemblements, etc. Mais en réalité ce sont ces mêmes plateformes qui nous instrumentalisent grâce à ces interactions lucratives que nous leur livrons gratuitement par un simple clic. De plus, ces plateformes créent et défont nos alliances et nos solidarités. Maintenant que nous avons laissé les Google et les Facebook de ce monde entrer dans nos vies individuelles et collectives, est-il possible de ralentir, voire d’inverser le processus ?

Publié sur le site Attac Québec (Aiguillon Bulletin d’Attac) no 66 février 2021

Notes:

[1] La capitalisation boursière de l’entreprise a atteint 92 milliards au 31 août 2020 – plus que la valeur combinée de General Motors et Ford. Toutefois, à l’annonce le 9 novembre 2020 par l’entreprise Pfizer de la disponibilité prochaine d’un vaccin efficace à 90 % contre la Covid-19, l’action de Zoom chute brutalement de 17,35 %.

[2] Voir Monique Jeanmart, « Le retour des communs », Aiguillon (Bulletin d’Attac) no 57, juin 2018, https://www.quebec.attac.org/?le-retour-des-communs

[3] Google, en se basant sur les informations qu’il détient à notre sujet, tel que notre emplacement géographique, notre sexe, notre âge, nos centres d’intérêt ou notre métier élabore aussi un profil publicitaire qui sert à déterminer quelles publicités sont susceptibles de nous intéresser et de nous inciter à l’achat

[4] Voir l’article de Ronald Cameron, Les accords commerciaux et le virus numérique dans cette publication.

[5] https://www.lareleve.qc.ca/2019/02/15/amazon-web-services-a-varennes-fait-couler-beaucoup-dencre/

[6] Le 31 janvier 2021, le premier ministre François Legault a envoyé un long message sur Facebook annonçant une conférence de presse importante sur les mesures sanitaires. Ce message a été relayé et commenté par la plupart des médias traditionnels pendant plus de 24 heures).

[7] Il y a aussi des « magnats » de la presse écrite et des réseaux électroniques qui ont de tout temps influencé, pour ne pas dire contrôler, les débats publics

[8] La cancell culture ou culture de l’annulation et/ou culture du bannissement est une dénonciation publique visant l’ostracisation d’un individu.

[9] Être« woke » c’est être « éveillé » (« to wake » en anglais) à toutes les injustices sociales qui existent : raciales, sexuelles, financières ; « être woke » c’est donc militer – et le faire savoir sur les réseaux sociaux – pour plus de justice sociale et se dire conscient des inégalités que subissent les minorités. Et c’est aussi critiquer ceux qui ne le seraient pas. Cette expression, qui caractérise une certaine gauche, voire une ultra gauche, revient souvent dans les débats numériques et notamment sur Twitter. Le réseau social américain est même qualifié ironiquement de « wokistan », soit le pays du « woke », par certains. https://www.cnews.fr/france/2020-07-28/woke-sjw-karen-cancel-culture-les-nouveaux-mots-du-debat-social-982796

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