International

Iran, février 1979. Quelques leçons d’une révolution

Wladek Flakin
Maryam Alaniz

Février, en Iran, est le mois de la Révolution. C’est le 11, traditionnellement, qu’est célébrée la fin, en 1979, de la monarchie et sa dictature sanguinaire et pro-impérialiste. Le régime des mollahs actuellement en place à Téhéran ne saurait nous faire oublier que c’est bien une révolution, à la fois ouvrière et populaire, qui a renversé le régime qui était, jusqu’alors, l’un des principaux soutiens de Washington dans la région. Dans un sens, l’écho de cette révolution se fait encore sentir aujourd’hui. C’est ce que développent, dans cet article publié dans le numéro de février de Leftvoice, Maryam Alaniz et Nathaniel Flakin. Ils retracent les grandes étapes de cet impressionnant processus historique et proposent d’en tirer quelques leçons pour aujourd’hui.

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Février, en Iran, est le mois de la Révolution. C’est le 11, traditionnellement, qu’est célébrée la fin, en 1979, de la monarchie et sa dictature sanguinaire et pro-impérialiste. Le régime des mollahs actuellement en place à Téhéran ne saurait nous faire oublier que c’est bien une révolution, à la fois ouvrière et populaire, qui a renversé le régime qui était, jusqu’alors, l’un des principaux soutiens de Washington dans la région. Dans un sens, l’écho de cette révolution se fait encore sentir aujourd’hui. C’est ce que développent, dans cet article publié dans le numéro de février de Leftvoice, Nathaniel Flakien et Maryam Alaniz, qui retracent les grandes étapes de cet impressionnant processus historique et proposent d’en tirer quelques leçons pour aujourd’hui.

L’Iran est l’un des points chauds du globe en termes de tensions géopolitiques. La région du golfe Persique est synonyme, dans les médias, de porte-avions, d’attaques de drones, du programme nucléaire iranien, d’assassinats ciblés menés par Israël dans les rues de Téhéran. Mais c’est aussi le théâtre de puissants affrontements de classe : la classe ouvrière multi-ethnique d’Iran, tout comme les jeunes et le mouvement des femmes, mènent un combat héroïque contre un gouvernement répressif. Ces forces sont néanmoins confrontées au dilemme suivant : peuvent-elles renverser le régime obscurantiste sans faire le jeu des puissances impérialistes et de leurs alliés ? La classe ouvrière peut-elle mener une révolution socialiste victorieuse et être l’étincelle d’un processus révolutionnaire dans toute la région ?

La révolution iranienne a aujourd’hui quarante-deux ans : le 11 février 1979, l’armée se rendait après deux jours de combats de rue, mettant fin au régime du Shah, le monarque qui gouvernait le pays d’une main de fer avec l’appui des Occidentaux, notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Pour beaucoup, c’est cette révolution qui a amené les mollahs au pouvoir. Mais la révolution a avant tout été un immense soulèvement du monde du travail et des classes populaires, offrant plusieurs éléments « classiques » d’une révolution, comme l’apparition de conseils ouvriers. Comment cette révolution a-t-elle pu être défaite ? Et quelle aurait été l’alternative ? L’Iran d’aujourd’hui offre un exemple clair de la raison pour laquelle les révolutionnaires doivent se doter d’un programme de révolution permanente.

Une révolution contre l’impérialisme

Les racines matérielles, sociales et politiques du renversement du Shah remontent au processus complexe du développement capitaliste de la région. Les puissances impérialistes, avec à leur tête la Grande-Bretagne et la Russie, plus arriérée économiquement, ont d’abord propulsé l’Iran sur le marché mondial, et ce pays est devenu le théâtre d’un conflit par procuration entre les deux puissances. La Perse, l’Iran du début du XX° siècle, est « presque entièrement une colonie », comme l’écrit Lénine dans son ouvrage classique sur l’impérialisme. Le pays est encore davantage pris au piège du système capitaliste mondial après la découverte d’abondantes réserves de pétrole dans le sud du pays, en 1908. Dans la foulée, l’Iran devient un important fournisseur de ressources énergétiques pour les puissances impérialistes, notamment à travers la création de l’Anglo-Persian Oil Company, dirigée depuis Londres et qui est alors l’entreprise britannique la plus rentable au monde.

Ces éléments contribuent au caractère inégal et combiné du développement social de l’Iran. Un prolétariat, concentré dans les zones urbaines, se développe parallèlement à l’industrie pétrolière et à ses activités connexes. Cependant, ces secteurs sont « entourés d’un océan de paysans pauvres et d’ouvriers agricoles dont la vie et le travail étaient régis par des rapports précapitalistes [1] ».

La Grande-Bretagne jouit d’un monopole sur le pétrole iranien jusqu’en 1952, lorsque le Premier ministre de l’époque, Mohammad Mossadegh, nationalise l’Anglo-Persian devenue, entretemps, l’Anglo-Iranian Oil Company. L’impérialisme britannique riposte en appelant à un boycott international du pétrole iranien. Londres finit par s’allier à Washington pour orchestrer un coup d’État, en 1953, afin d’évincer Mossadegh, pourtant démocratiquement élu et réinstaller le Shah, Mohammad Reza Pahlavi, qui avait fui le pays. L’impérialisme présente le Shah comme un « modernisateur » bienveillant, mais son régime autoritaire fantoche est absolument sanguinaire. Il s’appuie notamment sur une police secrète, la Savak, omniprésente et toute-puissante en Iran, qui travaille en étroite collaboration avec la CIA.

La dictature brutale du Shah préserve donc les intérêts pétroliers des impérialistes. Mais alors que la fortune personnelle du monarque ne cesse de s’accroître, les braises du mécontentement couvent. Dans les années 1960, le Shah lance la « Révolution blanche », également connue sous le nom de « Révolution du Shah et du peuple ». Il s’agit d’un ensemble de réformes sociales et économiques visant à dissoudre les derniers vestiges de rapports féodaux dans les campagnes, à transférer les capitaux des propriétaires terriens vers l’industrie et d’autres projets urbains, ainsi qu’à faciliter la pénétration des capitaux étrangers.

A travers la « Révolution blanche », le Shah entend se construire une base de soutien parmi les ouvriers et les paysans en promettant de meilleures conditions de vie. Comme il le déclare d’ailleurs à l’époque, « la révolution doit venir d’en haut, sinon elle viendra d’en bas ». Pourtant, comme le souligne l’historien Ervand Abrahamian, les réformes ont un effet contradictoire : « la Révolution blanche avait été conçue pour conjurer une Révolution rouge. Au lieu de cela, elle a ouvert la voie à une Révolution islamique [2] ».

En effet, le programme de « modernisation » capitaliste du Shah et sa redistribution inégale des retombées économiques de la soi-disant modernisation contribuent à exacerber les tensions sociales. C’est le cas, notamment, au sein de la petite bourgeoisie traditionnelle et du clergé, dont le ressentiment croissant met le feu aux poudres. Parmi les secteurs de la classe moyenne mécontents, on trouve les « bazaari », un secteur hétérogène composé essentiellement de petits commerçants et d’artisans. Ce secteur voit son poids se réduire et connaît un sentiment de déclassement en raison de la mise en place de la « modernisation » voulue par le gouvernement qui fait la part belle aux nouvelles structures commerciales et aux biens manufacturés produits et importés sous l’emprise du capital occidental. Les bazaari sont liés à plusieurs secteurs de classe moyenne, notamment à travers le mouvement étudiant, pour partie issu de petites familles marchandes, mais aussi au clergé chiite iranien qui constitue une autre couche de la petite bourgeoisie traditionnelle. Les dignitaires chiites contrôlent de grandes étendues de terre par le biais de plusieurs types d’institutions religieuses, ce que la « réforme agraire » voulue par le Shah met en péril.

Les « réformes » mises en œuvre par le Shah et son gouvernement renforcent donc l’alliance entre ces secteurs de la petite bourgeoisie. En réponse, ils déploient un populisme chiite hétérodoxe pour mettre en place une coalition d’opposition à la dictature du Shah. L’ayatollah Ruhollah Khomeini devient, dans les années 1960, l’une des principales figures de ce mouvement contestataire en raison de son rejet intransigeant des politiques « réformatrices » du régime.

La « réforme agraire » mise en place a également pour conséquence un afflux de paysans sans terre en direction des villes, à la recherche d’un emploi. Alors que nombre de ces migrants ruraux se transforment en salariés urbains en occupant des emplois non qualifiés, l’incapacité de l’industrie iranienne à absorber autant de main-d’œuvre crée un chômage massif et un sous-prolétariat urbain condamné aux bidonvilles des périphéries. Dans les années 1960 et 1970, les manifestations de masse sont monnaie courante. En 1977, ce sont les pauvres des villes qui déclenchent la chaîne d’événements qui conduit, finalement, à la révolution iranienne.

Cette année-là, au cours de l’été, des affrontements entre habitants des bidonvilles et forces de sécurité qui procèdent à des démolitions se soldent par des morts. Au cours des mois qui suivent, les protestations gagnent le soutien d’un mouvement étudiant combatif. Celui-ci comprend, par ailleurs, de nombreux étudiants iraniens ayant étudié à l’étranger et ayant été galvanisés par les mobilisations anti-impérialistes dont les campus occidentaux sont alors le théâtre, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. En décembre 1977, les universités sont fermées en raison de l’agitation qui y règne.

Le 6 août 1978 – date anniversaire du coup d’État de 1953 – un incendie se déclare au cinéma Rex, situé dans un quartier ouvrier de la ville d’Abadan, dans le sud du pays. Plus de 400 personnes périssent. Bien que les circonstances exactes cet acte criminel restent obscures, la plupart des gens soupçonnent la Savak d’avoir mis le feu. La tension est à son comble. Début septembre, les manifestations se poursuivent et débouchent, le 8, sur le « Vendredi noir ». Le Shah décrète l’instauration de la loi martiale et 1 000 à 3 000 manifestants sont abattus par les forces de sécurité. C’est alors que la classe ouvrière entre en action.

Le lendemain du « Vendredi noir » et au cours des jours suivants, les travailleurs du secteur pétrolier, dans les raffineries et, par la suite, les puits, entrent progressivement en grève. Elle s’étend progressivement à l’ensemble de l’industrie et des services ainsi qu’au secteur public. La grève coûte, pour le seul secteur pétrolier, plus de 50 millions de dollars par jour au régime, qui se sent assiégé. Des comités de grève sont créés dans de nombreux lieux de travail pour coordonner les activités de débrayage et à la fin de l’année, une grève générale paralyse l’ensemble de l’économie.

Cette vague de grèves qui dure quatre mois culmine avec le renversement du Shah, qui finit par fuir le pays, le 16 janvier 1979. La séquence met en lumière le potentiel émancipateur de la lutte de classe menée par le monde du travail. Dans le cadre de vide de pouvoir qui suit la chute du Shah, des embryons de conseils ouvriers, semblables aux soviets russes, se consolident. Ces « shuras » ou « conseils », en farsi, issus des comités de grève, commencent à exercer leur pouvoir en occupant des usines et en les plaçant sous le contrôle des travailleurs.Les paysans pauvres, inspirés par l’exemple de ces travailleurs, créent leurs propres « shuras » à la campagne et commencent à occuper les grands domaines. Pourtant, malgré cette escalade dans la lutte des classes, la révolution aboutit à une république islamique, dominée par des religieux aussi brutaux qu’impitoyables. En 1983, l’ordre est rétabli ; les « shuras », les syndicats indépendants et tous les partis de gauche sont interdits et leurs militants pourchassés, emprisonnés et assassinés. Comment une telle défaite a-t-elle été possible ?

La contre-révolution de Khomeini

Avec l’Iran dans la tourmente, en 1978, l’impérialisme étatsunien commence à craindre que l’ensemble du système ne soit remis en question. Selon l’historienne Nikki Keddie, le Département d’État, à Washington, se trouve alors « en contact avec des personnalités laïques et religieuses qui auraient pu entrer dans une coalition gouvernementale avec laquelle le gouvernement étatsunien aurait pu traiter [3] ».

Les États-Unis trouvent un allié potentiel en la personne de Khomeini, exilé en France depuis 1965. Bien qu’il se soit engagé à protéger les intérêts étatsuniens, l’ayatollah entretient une relation complexe avec Washington qui finit par perdre son pari. Khomeini se fait l’écho de la forte haine envers l’impérialisme dont témoignent les masses insurgées qu’il cherche à attirer. C’est lui et son entourage qui accèdent au pouvoir après le renversement du régime, en février 1979.

La prise de l’ambassade américaine à Téhéran et la prise d’otages qui s’ensuit entre novembre 1979 et janvier 1980 offrent à Khomeini une occasion idéale pour renforcer son prestige auprès des masses et faire de l’anti-impérialisme à bon compte. Sous le couvert de cette nouvelle crise, les officiels iraniens manœuvrent avec l’équipe présidentielle de Ronald Reagan pour garantir la libération des otages après les élections étasuniennes de 1980, contrariant ainsi les perspectives électorales du président sortant, le démocrate Jimmy Carter. Le régime iranien annonce d’ailleurs la libération des otages quelques minutes après que Reagan prononce son discours inaugural.

C’est également la raison pour laquelle les États-Unis encouragent le régime irakien de Saddam Hussein à attaquer l’Iran, après la Révolution, et lui fournissent des armes pour initier une guerre qui va durer huit ans et faire plus d’un demi-million de morts. La guerre Irak-Iran (1980-1988) permet néanmoins au régime en place à Téhéran de contenir la colère de la population et de consolider une dictature cléricale à la suite de l’instauration de la République islamique. Pour rétablir l’ordre, le nouveau régime nationaliste bourgeois dirigé par le clergé inaugure une période de répression politique et sociale contre son opposition politique, en particulier contre la gauche et les nationalités opprimées qui luttent pour l’autodétermination, à l’instar des Kurdes.

La consolidation du nouveau régime signifie également la destruction de ce que la classe ouvrière avait construit en 1979, les « shuras ». Ces organisations ouvrières luttent, lorsque le processus révolutionnaire bat son plein, pour le contrôle des travailleurs et l’expropriation des usines. Elles représentent alors, objectivement, une forme embryonnaire de double pouvoir, même si elles manquent de coordination. Dans un premier temps, après la victoire de la révolution, elles ne respectent pas l’ordre de Khomeini qui exige que les conseils soient dissous. A l’inverse, les « shuras » portent des revendications ayant trait aux salaires, à l’amélioration des conditions de vie et à la nationalisation de différentes industries. Cependant, à mesure que la contre-révolution avance, les conseils sont forcés au repli. En avril 1980, le processus « d’islamisation », inauguré après l’adoption d’une constitution théocratique, un an auparavant, s’impose sur les lieux de travail et détruit les organisations ouvrières autonomes.

Le rôle de Khomeini, figure réactionnaire d’orientation bonapartiste, se manifeste par sa forte dépendance à l’égard de l’appareil répressif, mais aussi vis-à-vis d’une rhétorique islamique populiste qui cherche à concilier les contradictions de classe entre la bourgeoisie et les masses ouvrières. Comme le souligne le sociologue iranien Val Moghadam, le discours unificateur du khomeynisme construit « un discours islamique radical-populiste qui allait s’avérer très convaincant – un discours qui s’est approprié certains concepts de la gauche (exploitation, impérialisme, capitalisme mondial), a utilisé des catégories tiers-mondistes (la dépendance, le peuple) et des termes populistes (les masses laborieuses), et a imprégné certains concepts religieux d’une signification nouvelle et radicale [4] ».

Khomeini base par ailleurs une grande partie de sa rhétorique islamique radicale sur les écrits d’Ali Shariati, que beaucoup considèrent comme le véritable idéologue de la révolution islamique. Ce sociologue, assassiné en 1977 par la Savak alors qu’il est exilé en Grande-Bretagne, tire une partie de son inspiration de penseurs anticolonialistes tels que Frantz Fanon. Comme le suggère Claudia Cinatti, il propose une sorte de « déclinaison islamiste de la Théologie de la libération ».

Malgré le cadre religieux dans lequel elle évolue (journées de protestation, resignification des festivités chiites et des périodes de deuil, etc.), la Révolution iranienne ne peut s’expliquer d’un simple point de vue culturaliste, comme tente de le faire, à l’époque, Michel Foucault [5].

Bien au contraire, ce processus révolutionnaire paradoxal peut se lire à travers le prisme de la lutte des classes. C’est en réalité l’insurrection de la classe ouvrière, des classes moyennes et des pauvres des villes, en réponse à un processus inégal de développement capitaliste, contre le Shah, contre sa dictature honnie soutenue par les États-Unis, qui a donné naissance à une agitation sociale généralisée contre la monarchie et l’impérialisme.

Ainsi, la révolution iranienne a un caractère profondément démocratique. Mais à mesure qu’elle se développe, elle adopte, de façon croissante, les caractéristiques d’une révolution ouvrière. Si le monde du travail n’a pas pu prendre le pouvoir politique, cela est avant tout dû aux faiblesses politiques de la gauche radicale et révolutionnaire et à l’absence d’une direction révolutionnaire capable de faire avancer un programme de révolution socialiste.

La gauche radicale et révolutionnaire d’Iran en 1979

Les plus grandes organisations de gauche de l’époque, en Iran, ont pour point commun une conception étapiste de la révolution et l’idée que cette dernière ne saurait être socialiste.

La plus grande organisation de gauche iranienne est alors le Parti communiste ou Tudeh (« Masses », en farsi). Il compte pas moins de 100 000 membres et possède un ascendant considérable sur le monde du travail. La direction du Tudeh est étroitement liée à Moscou, à l’époque centre du stalinisme mondial, au moment où l’URSS commence à montrer des signes d’affaiblissement, une décennie avant son éclatement. Le Parti communiste officiel défend l’idée que la révolution doit déboucher sur un gouvernement bourgeois plus progressiste, semblable à celui qui avait été renversé en 1953. Il s’agit de créer les conditions nécessaires à une alliance du monde du travail avec l’aile nationaliste de la bourgeoisie, une étape considérée comme nécessaire sur la voie du socialisme. Sur la base de cette théorie d’une révolution par étapes, le Tudeh soutient Khomeini, y compris lorsque le régime commence à réprimer férocement la gauche et les organisations syndicales indépendantes.

La victoire de la Révolution cubaine, en 1959, a eu un retentissement international considérable. Partout, dans le monde, et pas simplement en Amérique latine, de nombreuses organisations ont adhéré aux thèses et à la stratégie de guérilla défendue par Che Guevara. Parmi les organisations de ce type qui voient le jour dans les années 1960, en Iran, deux vont connaître un développement important. Il s’agit, d’une part, des Moudjahidines du peuple d’Iran (MEK, selon l’acronyme en farsi), qui présente une grille de lecture marxiste de l’Islam et, de l’autre, des Fedayin du peuple, plus traditionnellement « marxistes-léninistes ». Ces deux organisations, qui ont initié la lutte armée sous le régime du Shah, mobilisent au cours de la Révolution des dizaines de milliers de partisans.

Les limites stratégiques de ces organisations politico-militaires ne sont pas seulement liées au fait que le sujet révolutionnaire décisif est assimilé, chez elles, à leur appareil militaire en tant que tel. La théorie de la guerre populaire prolongée, telle que développée par Mao Zedong, et à laquelle adhèrent peu ou prou autant les Moudjahidines que les Fedayin, n’a pas, par ailleurs, pour objectif d’abattre le capitalisme et de construire le socialisme. Il s’agit davantage d’une stratégie étapiste au sein de laquelle la dimension militaire a pour but de mettre en place un gouvernement unissant les ouvriers et les paysans aux secteurs soi-disant nationaux et progressistes de la bourgeoisie.

Aussi, et quand bien même la dynamique militante des Moudjahidines et des Fedayin peut sembler, à l’époque, beaucoup plus radicale que celle du Tudeh, tant les islamo-marxistes du MEK que les « marxistes léninistes » et les communistes staliniens partagent le même objectif stratégique : l’établissement d’un gouvernement bourgeois « progressiste ». Tant le MEK que les Fedayin défendent, en réalité, une déclinaison politico-militaire de la collaboration de classes, une sorte de réformisme armé. Ces courants sont néanmoins divisés autour de la question du secteur de la bourgeoisie censé incarner cette perspective « nationale ». Les Moudjahidines identifient, dans un premier temps, Khomeini comme incarnation cette aile progressiste de la bourgeoisie. Par la suite, ils vont changer d’allégeance pour se tourner vers des ailes plus pro-impérialistes de la classe dirigeante. Ultérieurement, le MEK finit par soutenir le régime pro-impérialiste de Saddam Hussein au cours de la guerre Irak-Iran. Les Fedayin, quant à eux, se divisent à l’été 1980, entre une majorité qui soutient le nouveau régime de façon critique et une minorité qui relance les opérations militaires, mais cette fois-ci contre la République islamique. La minorité, cependant, persiste dans sa stratégie étapiste de prise du pouvoir.

Il existe, à l’époque, des courants plus réduits qui s’opposent à l’étapisme que le stalinisme avait repris de la vieille social-démocratie et imposé au mouvement communiste international. Le trotskysme en Iran, à l’époque, est incarné par deux organisations différentes. Le Parti Socialiste des Travailleurs(HKS, selon son acronyme en farsi) est fondé en février 1979 par des étudiants iraniens ayant rejoint le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SU) alors qu’ils séjournaient et militaient en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Le HKS, adhère à l’époque aux positionnements défendus par la direction européenne du SU, conduite par Ernest Mandel. Le Parti des Travailleurs Révolutionnaires (HKE, selon son acronyme en farsi) se sépare du HKS peu de temps après le congrès d’unification des trotskystes iraniens, en février 1979. Il se retrouve davantage sur les positions du Socialist Workers Party étatsunien, dont la direction, à la fin des années 1970, commence à rompre avec le programme de révolution permanente – quand bien même cette transformation ne sera officialisée qu’au cours des années 1980.

A l’origine des désaccords qui aboutissent à cette scission, les deux tendances diffèrent sur la relation à entretenir au mouvement anti-impérialiste qui avait été coopté par les mollahs. Le HKE en vient même à abandonner tout principe socialiste pour maintenir son soutien au nouveau régime. Il apporte même un soutien critique au décret imposant aux femmes de porter des vêtements islamiques. Pourquoi ? « La vraie question, répond alors Masha Hashemi, de la direction du HKE, c’est la lutte de la société toute entière contre l’impérialisme américain » [6]. L’organisation gagne en influence, notamment parmi les travailleurs arabes de la province du Khuzestan, alors en lutte pour leurs propres revendications nationales et sociales. Cela n’est pas étranger à la façon dont le nouveau régime s’efforce de démanteler, dès 1979, le HKS, en pourchassant ses militants et en les condamnant à mort.

En dernière instance, les courants trotskystes, fondés par des exilés revenus au pays au moment où la révolution éclate, n’étaient pas assez organisées pour peser sérieusement sur le cours de la révolution et pour résister à la répression toujours plus meurtrière. En 1983, ils sont écrasés et contraints à l’exil. C’est d’ailleurs cette année-là que le SU dresse un bilan critique de son soutien au HKE, section officielle tout au long de la période, notamment en raison de ses positions pro-Khomeini [7].

On ne peut finir ce tour d’horizon sans se référer au hekmatisme, du nom du fondateur du Parti Communiste Ouvrier d’Iran, Mansoor Hekmat. Son influence persiste aujourd’hui au sein de différentes factions « ouvrières-communistes » présentes dans la diaspora iranienne et au sein du Komala, au Kurdistan iranien. A la fin des années 1970, alors que la Révolution iranienne se profile à l’horizon, Hekmat rompt avec un dogme central de tous les courants influencés par le stalinisme. Il défend alors l’idée selon laquelle la « bourgeoisie nationale progressiste » est un mythe. Parallèlement, cependant, Hekmat reprend une autre position, issue elle aussi du marxisme réformiste de la Deuxième Internationale. Pour Hekmat, l’Iran n’est pas « mûre » pour le socialisme et il reprend l’hypothèse que Lénine postule pour la Russie en 1905 : la classe ouvrière iranienne, en se constituant en pôle politique indépendant, est à même de mener la révolution démocratique que la bourgeoisie iranienne est trop faible et trop lâche pour réaliser ; une telle révolution démocratique, profonde, en Iran, menée par la classe ouvrière, serait une étincelle pour les révolutions socialistes dans les pays plus avancés ; et celles-ci, en retour, permettraient à la démocratie radicale iranienne de progresser vers la construction du socialisme [8].

Cette hypothèse met surtout en lumière la percée théorique formulée pour la première fois par Léon Trotsky en 1906 : dans un pays semi-colonial, périphérique ou « arriéré », la classe ouvrière, se plaçant à la tête de la lutte pour la démocratie et établissant son propre pouvoir sous la forme d’un gouvernement ouvrier, ne peut se limiter à un programme démocratique. Même si le parti ouvrier ne tente que cela, il se heurterait à l’obstruction, au sabotage et finalement à la contre-révolution sanglante de la bourgeoisie. Comment les travailleurs pourraient-ils détenir le pouvoir politique tout en laissant l’économie entre les mains de leurs exploiteurs ? La théorie de la révolution permanente de Trotsky anticipe la voie que la prochaine révolution russe aurait à suivre en 1917. La révolution devient ainsi « permanente » dans sa transition des tâches démocratiques aux tâches socialistes, mais également dans un second sens, en s’étendant d’un cadre national à un cadre international.

Le programme théorique de la révolution permanente était et reste d’actualité pour l’Iran. Le monde du travail, la jeunesse et les classes populaires ont lutté avec courage et détermination contre la dictature du Shah, mais aucun gain démocratique durable ne peut être obtenu sans une rupture avec l’impérialisme et une réorganisation socialiste de la société. Une fraction de la bourgeoisie iranienne a pu choisir d’affronter la dictature monarchiste mais lorsque ses privilèges ont été menacés par le mouvement de masse, elle a violemment riposté. C’est pourquoi il est nécessaire que la classe ouvrière, en alliance avec les autres secteurs opprimés de la société, lutte pour détruire le pouvoir économique et politique des capitalistes, tant à l’intérieur des frontières nationales qu’à l’extérieur. C’est le seul moyen de garantir la démocratie.

Les leçons à tirer pour vaincre demain

En regardant le bilan des années 1978-1980, la gauche révolutionnaire doit éviter deux erreurs.

La première erreur serait de placer quelque espoir que ce soit dans l’une des fractions de la classe dirigeante – qu’il s’agisse de ceux qui, aujourd’hui, se présentent comme des « réformateurs », qui appuient l’idée d’une normalisation des rapports avec les puissances impérialistes, ou des « partisans de la ligne dure ». Il y a dix ans, pendant le « mouvement vert », de larges pans de la jeunesse et de la gauche ont pu placer leurs espoirs dans des figures « modérées » du régime dans le sillage des mobilisations qui se sont développées après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad. Mais ces politiciens n’offrent comme perspective que des formes différentes de domination impérialiste.

La deuxième erreur serait de laisser l’opposition légitime au régime clérical se transformer en un soutien aux puissances impérialistes. C’est ce qui s’est produit, de façon paradigmatique, avec les Moudjahidines du peuple. Mais en dehors de cet exemple extrême, il existe une tendance beaucoup plus diffuse au sein de la gauche radicale ou de la gauche révolutionnaire iranienne, qui consiste à adopter une position neutre vis-à-vis des conflits entre l’impérialisme et le régime iranien. Nous prendrons, à titre d’exemple, le positionnement défendu en 2018 par la Tendance bolchevique-léniniste iranienne autour de la question du programme nucléaire iranien et des menaces impérialistes dans l’un de ses textes, « Considérations sur la lettre ouverte à Mogherini ». Selon cette organisation, « protéger l’indépendance politique de la classe ouvrière des différentes factions du régime capitaliste au pouvoir en Iran et, en même temps, de l’impérialisme est une question de vie ou de mort pour le mouvement ouvrier. Notre tâche est de nous débarrasser de l’État capitaliste (quelles que soient les formes de gouvernement qu’il prend) une fois pour toutes »

Cependant, la conclusion tirée de ces prémisses est la pire qui soit : « Face à la menace d’une attaque militaire impérialiste, nous ne nous rangeons ni du côté de la bourgeoisie « intérieure » ni du côté de la force « extérieure ». Au lieu de cela, dans ce cas, notre tâche immédiate est de paralyser leur machine de guerre et de transformer la guerre en une révolution contre les deux parties réactionnaires de ce conflit en formant un troisième front révolutionnaire ; un front composé de la classe ouvrière de l’Iran, de la région et des pays belligérants. Notre tâche consiste alors à exposer la nature réactionnaire des deux camps de cette guerre capitaliste et leurs armées ».

Le groupe revendique l’héritage du trotskysme mais semble tout ignorer des positions anti-impérialistes de Trotsky. Il est parfaitement vrai que les régimes des États-Unis et de l’Iran sont tous deux bourgeois, capitalistes, réactionnaires, répressifs… Mais cela signifie-t-il que l’on puisse mettre un signe d’égalité entre Washington et Téhéran ? L’impérialisme étatsunien est le plus grand appareil criminel de masse jamais construit. La République islamique, en revanche, est une puissance régionale chroniquement instable qui ne dispose pas de la force de frappe américaine.

Essayons d’imaginer une guerre de l’impérialisme étatsunien contre l’Iran. Une victoire de l’impérialisme contre le pays impliquerait une défaite des travailleurs et des opprimés dans le monde entier. La défaite d’une attaque américaine – y compris une défaite infligée par un régime aussi réactionnaire que la République islamique – encouragerait et donnerait confiance aux luttes de libération partout dans le monde. Trotsky a esquissé cette perspective anti-impérialiste dans une discussion menée, en 1938, avec ses partisans : « Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil « fasciste » contre l’Angleterre « démocratique ». Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas. La défaite de l’Angleterre porterait en même temps un coup à l’impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais ».

La puissante classe ouvrière iranienne peut se réapproprier les méthodes de 1979. La révolution iranienne a été l’une des dernières grandes luttes de la classe ouvrière internationale avant la victoire de la « révolution conservatrice » qui a inauguré, dans les années 1980, la période de « restauration bourgeoise ». La défaite des travailleurs iraniens a aussi contribué à consolider la marche triomphante du néolibéralisme. Une révolution réussie en Iran aurait porté un coup sévère à l’impérialisme et à ses laquais dans toute la région, et aurait inspiré les travailleurs du monde entier. Aujourd’hui, la classe ouvrière iranienne peut à nouveau être une avant-garde pour les travailleurs de la région qui subissent la férule de dictateurs subordonnés, pour la plupart, aux impérialistes. Mais une telle perspective exige la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire – sur la base d’un bilan de la révolution précédente.

[Trad. et éd., CT, IK et JPhD]

Publié le 13 février 2020 sur le site « Révolution Permanente »

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NOTES

[1] Assef Bayat, Workers and Revolution in Iran, Londres, Zed Books, 1987, p.22.
[2] ErvandAbrahamian, A History of Modern Iran, New York, Cambridge University Press, 2008, p.140.
[3] Nikki Keddie, Modern Iran : Roots and Results of a Revolution, New Haven, Yale University Press, 2006, 235.
[4] Val Moghadam, « Socialism or Anti-impérialisme ? The Left and Revolution in Iran », in New LeftReview 166, nov-déc 1987
[5] Voir, notamment, JaneyAfary and Kevin B. Anderson, Foucault and the Iranian Revolution : Gender and the Seductions of Islamism, Chicago, University of Chicago Press, 2003.
[6] Voir « Interview with Masha Hashemi, a leader of the HKE », in Intercontinental Press, août 1980, p.32]. Et le HKE continue à soutenir le régime alors même que ce dernier réprime les organisations de gauche.
Pour le HKS, en revanche, Khomeini ne représentait en aucun cas un « anti-impérialisme réel » qui ne pourrait être que synonyme de « l’établissement d’une économie planifiée »[[Voir « Résolution du HKS », in Intercontinental Press, juillet 1980.
[7] On pourra se référer au document présenté par le HKS au SU, en 1983. Pour approfondir la question du trotskysme en Iran à la fin des années 1970 et au début des années 1980, on pourra également consulter Robert Alexander, International Trotskyism, 1929–1985 : A Documented Analysis of the Movement, Durham, Duke University Press, 1991, p.558 et suivantes, ou encore, pour une perspective clairement pro-HKE, Barry Sheppard, The Party : The Socialist Workers Party 1960–1988, A Political Memoir, Volume 2 : Interregnum, Decline and Collapse, 1973-1998, Londres, Resistance Books, 2005, p.143 et p.220.
[8] Hekmat soutient, en 1978, que « la révolution en Iran n’est pas immédiatement une révolution socialiste, mais une révolution démocratique mais que, parallèlement, elle est « une partie inséparable de la révolution socialiste mondiale ». Voir « The Iranian Revolution and the Role of the Proletariat (Theses) ».

Une réflexion sur “Iran, février 1979. Quelques leçons d’une révolution

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