Histoire

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

Le premier rocker

Angela Klein

Pourquoi Beethoven ? L’événement et son ambiance de culte autour du 250e anniversaire de la naissance du premier compositeur moderne est, grâce au Covid-19, à peu près tombé à l’eau. Heureusement, car il aurait plus brouillé que rapproché Beethoven d’un public plus large. Mais celui qui est vraiment un grand compositeur trouve toujours un chemin auprès des gens d’aujourd’hui, et pas seulement auprès d’un petit cercle de spécialistes. Ici je veux parler de ce qui le rend « moderne » pour nous.

L’année 1770 a vu naître trois grands esprits dans l’espace germanophone, qui sont encore présents aujourd’hui : Hegel, Hölderlin et Beethoven. C’était une époque de fermentation sociale et politique : la domination de l’Église et de la noblesse était de plus en plus ouvertement remise en question, ce à quoi cette dernière réagissait de différentes manières : la fondation cléricale de Tübingen où Hegel et Hölderlin firent ensemble leurs études était une « pépinière » de valets savants, où l’esprit était « étouffé sous la poussière scolaire la plus dense », tandis qu’à Bonn, dans les années 1780, un vent plus libéral soufflait qui s’orientait vers la politique autrichienne de réforme sous Joseph II. Quoi qu’il en soit, tout aboutissait à la fin de la société féodale.

L’atmosphère de bouleversement social a marqué Ludwig, et pas seulement sa jeunesse. Pendant 45 ans, il a connu montée, révolution, exportation de la révolution, guerre, restauration. Le jeune Ludwig se tient du côté de la Révolution française. Avec Hegel, Hölderlin, Georg Forster, les Jacobins de Mayence et de Vienne, il partage la soif de liberté. Puis il vécut et subit le tournant de la révolution vers la restauration.

Beethoven prit toujours activement part aux événements politiques et il a su se mouvoir dans les contradictions de l’époque : « Il a réagi avec souplesse aux développements politiques », écrit son biographe Jan Caeyers (1). Il admira l’intelligence vive de Napoléon, son autodiscipline sans précédent et sa volonté de fer ; il apprécia aussi la façon dont celui-ci a promu la musique en France, introduit de nouvelles lois sur les droits d’auteur et amélioré le système de retraite des musiciens d’orchestre. La désillusion est venue lorsque Napoléon a conclu un concordat avec le Vatican en 1801, la saisie de la couronne impériale en 1804 a fait le reste : « N’est-il lui aussi rien d’autre qu’un homme ordinaire ? »

Malgré la déception, il lui conserve son soutien. Trois ans avant sa mort, il aurait dit : « Napoléon… Autrefois je ne pouvais pas le supporter. Maintenant, je pense tout à fait autrement. »

Obstination

Dans la vie quotidienne, il a dû faire des compromis, mais dans sa musique il était – à une exception près – intransigeant. Perfectionniste, il poussait à la folie les près de 40 éditeurs avec lesquels il a signé des contrats lorsqu’il manquait à plusieurs reprises les délais parce qu’il pensait devoir encore travailler sur une œuvre ; lorsqu’il ne se limitait pas à corriger les erreurs de transcription dans les épreuves, mais recomposait des passages entiers – comme Marx, il avait une écriture de cochon et il fallait un copiste très habile, très familier de sa musique, pour transcrire ses notes de façon à ce qu’elles puissent être imprimées. Ses éditeurs étaient dispersés dans toute l’Allemagne, et avec les moyens de transport de l’époque on peut imaginer les retards et les pertes de revenus que cela signifiait.

Il n’en était pas autrement pour les représentations. On peut probablement compter sur les dix doigts le nombre de dates de représentation qu’il a tenues à temps. Cela était également dû à ses maladies, qui le clouaient souvent au lit et le rendaient incapable de travailler. Le fait qu’il ait été chargé par l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur, qui l’idolâtrait et le soutenait généreusement, de composer une messe pour sa nomination comme archevêque d’Olomouc [en Bohême] n’y pouvait rien. Il se mit immédiatement au travail, mais le désir d’écrire la messe suivant ses exigences internes de composition, ainsi que des maux de tête persistants, ont fait qu’une fois de plus il n’a pas pu la terminer – tant pis pour le nouvel archevêque. Celui-ci dut chercher un nouveau compositeur à la dernière minute, et lorsque la messe de Beethoven fut terminée elle ne durait pas trois quarts d’heure, mais deux fois plus et ne pouvait donc pas être jouée pendant une messe. La musique était portée par une foi profonde, mais pas par la foi dans l’Église.

Beethoven acceptait de perdre ainsi des revenus, alors que par ailleurs il pouvait être mesquin ou impertinent en matière d’argent : il offrait volontiers ses œuvres à plusieurs mécènes en même temps et tentait de les berner les uns les autres.

En tant que musicien et compositeur, à la fin de l’Ancien Régime et dans une ville comme Vienne, où il s’installa à l’âge de 21 ans après l’occupation de sa ville natale de Bonn par les troupes françaises, on ne pouvait vivre que si l’on était employé par l’Église ou soutenu par un noble. À cette époque, il n’y avait pas encore de pratique musicale bourgeoise. Dans le cas de Beethoven, cela signifiait une contradiction dans les termes. Car la musique qu’il improvisait ou écrivait ne convenait pas aux oreilles nobles. Elle rompait avec toutes les habitudes d’écoute conventionnelles, et explosa – d’autant plus radicalement qu’il avançait en âge – les formes du style courtois et civilisé, influencé par Haydn et Mozart avec ses rythmes et ses timbres réguliers. Elle était tout simplement choquante à la première écoute. C’était un compagnon sauvage qui s’enfonçait dans les entrailles des pianos des palais nobles. De plus, il ne mâchait pas ses mots mais portait son cœur sur sa langue et dans les notes. Beethoven était connu pour ses soudains accès de rage, dont il s’est souvent senti désolé par la suite.

Mais l’aristocratie (principalement bohémo-morave) se réjouit, se pare de l’enfant terrible, et Beethoven célèbre à Vienne des triomphes qui rayonnent bientôt sur Londres, Paris et Saint-Pétersbourg, bien qu’il ne soit jamais allé dans des pays non allemands. À la fin de sa carrière, il trouva aussi des mécènes parmi les riches marchands et les banquiers.

Il connaissait très bien la musique des « anciens ». Il prit des leçons de composition auprès de Haydn entre autres, et étudia méticuleusement le contrepoint et l’art de la fugue. Le fils de Bach, Carl Philipp Emanuel, fut l’étoile qui a guidé sa conception de musique.

Sa musique est personnelle, immédiate dans son expression émotionnelle, dramatique, riche en contrastes et pleine d’une imagination exubérante. Amener son tempérament débridé dans une forme musicale proche de la quadrature du cercle, c’est exigeant et sophistiqué à l’écoute – on l’a nommée « musique architecturale ». Les mélodies de Mozart pouvaient parfois être sifflées dans les rues comme une chanson populaire, pas Beethoven. Sa musique est une lutte intérieure constante.

Mozart et Beethoven

Cela a beaucoup à voir avec ses conditions de vie.

Le jeune Ludwig fut défié très tôt, le contraste avec Mozart ne pourrait guère être plus grand. Papa Leopold Mozart était l’entraîneur parfait pour son fils cadet doué, tant sur le plan musical que pédagogique. Il occupait un poste permanent à la chapelle de la cour de Salzbourg, dirigeait une école de violon prospère, rédigeait un manuel pour l’apprentissage du violon qui devint une référence, et écrivait de nombreuses compositions.

Papa Johann Beethoven, issu d’une famille flamande, était ténor à la chapelle de la cour à Bonn. Il n’a pu enseigner à son fils aîné que les rudiments du piano et du violon – le déjà cité biographe Caeyers lui rend hommage pour avoir très vite laissé l’éducation musicale de son fils à des musiciens plus compétents. Les enseignants qu’il pouvait rencontrer furent laissés au hasard, bien sûr, il n’y avait pas de cours de musique bourgeoise à cette époque.

Alors que Mozart connut un enseignement musical régulier et que ses compétences furent très tôt concentrées sur la composition – il écrivit sa première symphonie à l’âge de neuf ans – le jeune Ludwig devait devenir un pianiste professionnel. Son père n’appréciait pas du tout le goût de son fils à faire des fantaisies sur son piano, il fit tout pour l’en empêcher, la moindre contradiction se traduisait par des gifles et le petit était enfermé dans la cave. L’atmosphère dans le foyer parental est décrite comme marquée par les excès de violence d’un père alcoolique et mentalement instable et la souffrance silencieuse d’une mère renfermée sur elle-même. Mais comme Ludwig a été assez tôt placé sous la garde d’autres enseignants, il a pu échapper à ces conditions et il a bénéficié de libertés dont le jeune Wolfgang Amadeus ne pouvait que rêver. Rapidement il devint célèbre pour ses improvisations au piano, qui l’ont longtemps soutenu dans sa composition.

Mozart a passé une partie de son enfance à être transféré d’une cour royale européenne à l’autre, Beethoven a très tôt appris à travailler. À l’âge de onze ans et demi, il remplaça son professeur, Neefe, l’organiste de la cour. À 14 ans, il devint deuxième organiste de la cour avec son propre salaire annuel, augmentant ainsi considérablement le revenu familial ; il donnait également des leçons de piano aux enfants des nobles. Lorsque son père fut mis à la retraite anticipée pour cause d’ivresse, la moitié de sa pension fut versée à Ludwig pour qu’il subvienne aux besoins de ses jeunes frères, ce qu’il a fait. Il avait alors 18 ans, travaillait comme musicien de chambre au Théâtre national de Bonn nouvellement fondé et se retrouvait chef de famille.

De ces tâches, le garçon, de nature plutôt timide, a pu tirer une certaine confiance en lui. Beethoven était ambitieux et un bourreau de travail ; le travail sera l’ancrage le plus stable dans sa vie, il pourra toujours s’y réfugier lorsque ses autres projets échoueront.

Mozart n’était son ainé que de 14 ans, mais il y a un monde entre les deux. Mozart a grandi dans le monde de la cour et se considérait appartenant à elle, même quand celle-ci lui donna (littéralement !) un coup de pied. Beethoven ne voyait aucun problème à être promu par la noblesse, mais il gardait toujours rigoureusement son indépendance. Mozart a grandi avec les règles musicales que Haydn avait menées à terme et les a remplies de ses propres idées. Beethoven devait encore trouver une forme pour la musique qui sourdait de lui. L’œuvre d’une vie.

L’homme qui serra la main du tsar et de l’empereur ne vivait pas dans une tour d’ivoire, mais dans une grande simplicité. Dans ses appartements – il déménagea d’innombrables fois –, il y avait souvent le désordre créatif d’un dortoir d’étudiants des années 1970. Il était économe pour lui-même, s’habillait négligemment, au point qu’il fut arrêté une fois comme mendiant – il avait alors 50 ans. Son affirmation qu’il était Beethoven fit enrager les gendarmes : « Sans blague ? Tu es une canaille, Beethoven n’a pas cette apparence ! » Ses amis ont dû le libérer de la cellule le lendemain matin.

Bien qu’il soit aimé et vénéré, il n’appartenait pas à la société qui le soutenait. Il aurait aimé aller à Londres, faire comme Haendel : grande musique, grand orchestre, grand public, grand revenu. Sa santé ne le lui permettait pas. Ses tentatives de trouver un refuge dans le mariage ont échoué lamentablement, son statut social n’était pas à la hauteur.

Les fléaux

Il fit très tôt connaissance avec les maladies (2). À l’âge de 13-14 ans il tomba malade de la variole, très répandue à son époque, et dès lors les cicatrices ont marqué son visage. À l’âge de 16 ans, il souffrit d’une première poussée d’asthme bronchique, accompagnée d’une dépression. Beethoven écrivit à ce sujet dans une lettre : « Depuis mon retour à Bonn [de Vienne, où il devait rencontrer Mozart], je n’ai connu que quelques heures de bonheur. Je souffre d’une angine pectorale et j’ai peur que cette maladie ne se transforme en consomption. Je souffre également de mélancolie, qui dans mon cas est presque aussi pénible que la maladie elle-même. » L’angine s’est transformée en bronchite chronique, et il a toujours craint que ça n’évolue vers une tuberculose, dont sa mère mourut en 1797, et qu’elle ne « coupe le fil de sa vie ».

À 20 ans, il subit sa première crise de coliques – prélude au développement d’un côlon irritable avec alternance de diarrhée, constipation, crampes, faiblesse, dépression, particulièrement lorsqu’il était stressé. Néanmoins, en 1795, il écrit dans son journal : « Courage. De toutes les vulnérabilités de mon corps, mon esprit prévaudra. »

À partir de 1796 – il a alors 25 ans – il n’y a guère une année dans sa vie où l’on n’enregistre pas une maladie grave, parmi lesquelles une « fièvre » non précisée, des maux de tête, des otites, des rhumatismes, la goutte. La liste des maladies que le pathologiste de renom Dr Wagner a énumérées dans son autopsie le matin suivant la mort de Beethoven était longue : inflammation du canal auditif interne (le labyrinthe) liée au nerf, obstruction du canal auditif externe, cirrhose, calculs biliaires, pancréatite chronique, diabète, péritonite… Il devait avoir une constitution de cheval pour supporter tout cela. Certaines de ses maladies étaient causées par une consommation excessive d’alcool ; dans la famille de Beethoven, on a identifié quatre générations successives de buveurs. Il est mort d’hydropisie et d’une insuffisance rénale.

Surdité et premier tournant

C’est sa surdité progressive qui l’a le plus affecté. Selon l’état actuel des recherches, elle a été la conséquence tardive d’un typhus murin (fièvre de la puce du rat) qui l’a frappé en 1796 sur le chemin du retour de Berlin à Vienne. À cette époque, le typhus murin était une maladie endémique en Allemagne. La perte d’audition est apparue pour la première fois en 1798. Il s’est d’abord plaint d’acouphènes, puis son oreille droite s’est détériorée en premier, puis son oreille gauche, il ne pouvait plus percevoir les harmoniques, les bruits de la rue le gênaient. Il ne répondait à aucun traitement. Trois ans plus tard, en 1801, les médecins rendirent le diagnostic « incurable ». Il avait 30 ans.

Cela a déclenché pour lui une véritable crise existentielle. Jusqu’alors Beethoven était surtout pianiste, sa carrière de compositeur était encore devant lui. Étant une personne sociable avec un grand besoin de communiquer, il dut apprendre à partir de la fin de la vingtaine à éviter la compagnie des gens. Le courage qu’il avait évoqué dans son journal intime six ans plus tôt le quitta alors, il voulut se suicider. De la ville thermale de Heiligenstadt, où son médecin l’avait envoyé, il écrivit une lettre à ses deux frères, les désignant comme héritiers de ses biens. Dans ce qui est appelé Testament de Heiligenstadt, il écrivit : « je dois vivre comme un exilé, à l’approche de toute société une peur sans pareille m’assaille, parce que je crains d’être mis en danger, de laisser remarquer mon état – c’est ainsi que j’ai vécu les six derniers mois, passés à la campagne sur les conseils avisés de mon médecin pour ménager autant que possible mon ouïe ; il a presque prévenu mes dispositions actuelles, quoique, parfois poussé par un instinct social, je me sois laissé séduire. Mais quelle humiliation lorsque quelqu’un près de moi entendait une flûte au loin et que je n’entendais rien, ou lorsque quelqu’un entendait le berger chanter et que je n’entendais rien non plus ; de tels événements m’ont poussé jusqu’au bord du désespoir, il s’en fallut de peu que je ne misse fin à mes jours. C’est l’art et seulement lui, qui m’a retenu, ah ! il me semblait impossible de quitter le monde avant d’avoir fait naître tout ce pour quoi je me sentais disposé, et c’est ainsi que j’ai mené cette vie misérable (…) – patience, voilà tout, c’est elle seulement que je dois choisir pour guide, je l’ai fait (…) c’est avec joie que je m’empresse vers la mort (…) viens quand tu veux, je vais courageusement vers toi » (3).

La lettre n’a jamais été envoyée.

Cinq ans plus tard, il note en marge d’un quatuor à cordes : « De même que l’on plonge dans le tourbillon de la société, de même il est possible de composer des œuvres malgré les adversités sociales. Ta surdité ne devrait plus être un secret, même dans l’art. »

Il s’est engagé dans la lutte – et il s’est dépassé lui-même. Il avait encore quelque chose à donner au monde. À son retour à Vienne, il n’était plus satisfait de ce qu’il avait écrit jusqu’alors, il voulait « prendre un nouveau chemin ».

Dans les mois et les années qui suivent, il écrit ses plus célèbres sonates pour piano, un premier oratorio et sa symphonie n° 3, appelée Eroica – la première dans laquelle il trouve son propre style. À la fin de la décennie, il aura composé une grande partie des œuvres qui sont les plus jouées aujourd’hui.

« L’Eroica se distingue de tout ce que la musique symphonique avant elle avait à offrir – ne serait-ce que par sa durée inhabituelle de cinquante minutes », écrit son biographe Jan Caeyers. Pour combler cette extension, pour la maintenir, « il avait besoin d’un nouveau jeu de formes et de matériaux ». Ce faisant, explique Caeyers, « il a suivi une loi compositionnelle apparemment paradoxale qu’il avait lui-même découverte : plus la durée du morceau de musique est longue, plus le nombre de thèmes devait être réduit, plus d’autre part le lien entre ces thèmes devait être étroit. Alors que ses prédécesseurs recherchaient surtout des idées musicales productives permettant de remplir un modèle de forme plus ou moins fixe, Beethoven cherchait des formes qui pouvaient modeler ses idées… Il a lui-même fixé les règles du jeu auquel il voulait jouer. Il a maîtrisé son art et est donc devenu un souverain dans cet art. C’est pourquoi l’Eroica en tant que telle est un exploit de composition. Elle inaugure une nouvelle époque car, en elle, la relation entre l’intention et les moyens est nouvelle – tout comme l’expérience du temps et de l’espace. »

Il était le premier compositeur à suivre le principe « la forme suit la fonction » ou « l’expression » – c’était la révolution dans la musique.

Un anarchiste ?

Peut-être est-ce ce moment où il se dépasse lui-même et l’énorme pouvoir qui émane de sa musique qui permet à des jeunes de l’approcher. La chaîne allemande 3sat a présenté certains d’entre eux dans un documentaire intitulé Beethoven heute (Beethoven aujourd’hui).

Ainsi Andrés Felipe González. Il vient d’un bidonville de Medellín, en Colombie, où autrefois la mafia de la drogue régnait. Avec Beethoven, il a réussi à s’en sortir. Il fait maintenant du breakdance au son de sa musique, le premier morceau qu’il a entendu est la Symphonie n° 5. Le passé sombre de Beethoven, sa vie difficile, son non-conformisme, son refus de suivre les règles et une musique qui touche les émotions de tout le monde – tout cela permet à Andrés de s’identifier à lui. Et parce qu’il touche tout le monde, il relie les gens entre eux. « Chaque minute, quelque part dans le monde, un morceau de Beethoven est joué. »

Moguai, un DJ de Recklinghausen, essaye de sous-tendre d’un rythme Beat l’Ode à la joie, le chœur de clôture de la Symphonie n° 9, si souvent déformée en hymne d’État. Il trouve cela difficile – peut-être parce que la musique de Beethoven est si souvent elle-même un Beat. « C’était le premier rockeur », dit une jeune guitariste, elle capte le son de la Symphonie n° 5 en duo avec un violon. La guitare lui convient, elle donne le rythme.

Dans les années 1950 un pionnier du rock’n’roll, Chuck Berry, a rendu hommage au vieux maître avec la chanson Roll over Beethoven. Au centre de la musique rock se trouve l’immédiat, le physique, l’authentique et individuel. « Viens, Beethoven », veut-il dire, « viens, tu conviens mieux à nous qu’au business pompeux de la musique de l’establishment. » Avec son immédiateté et son manque de retenue, Beethoven est fait pour une telle revendication. Il s’inscrit bien dans une époque où un public de masse est fouetté par des rythmes récurrents, martelants et bruyants, où un musicien travaillant sa guitare sur la scène de manière à ce que les cordes sautent plonge ses auditeurs dans l’extase.

Tout comme Beethoven. Comme sa surdité grandissait, il frappait le piano avec une telle force que les cordes se brisaient. Il lui importait d’extraire du piano le son d’un orchestre et d’un orchestre un son du monde. Sa musique veut être jouée rapidement, avec de forts contrastes entre le fort et le doux, rythmique, abrupte : constamment un thème est interrompu par un autre, pas seulement une autre mélodie, mais aussi un autre rythme, voire un autre style ; encore et toujours il est repris à nouveau, cherche d’autres voies, échoue ou veut explorer quelque chose de nouveau, recommence. Une tourmente désespérée conduit soudain à un désir sans fin, des passages lyriques sont accompagnés d’un désastre menaçant dans la basse – d’énormes contrastes, un essoufflement, une course contre tout et n’importe quoi et en même temps le plus grand besoin d’amour.

Pa-pa-pa-pammm. « Combien faut-il être grand pour écrire pareille chose ? » demande la guitariste.

Beethoven a écrit à une époque où l’ancien ordre se désintégrait et le nouvel ordre était encore en panne de naissance. Ses malheurs personnels semblent s’en faire l’écho. Il a subi de nombreuses défaites dans sa vie mais il ne s’est pas laissé abattre. Jusqu’à la fin il a conservé un sens de l’humour, ce qui lui a permis de garder la tête haute. Après tout, il était également un rhénan. Et malgré toute sa renommée, il était quelqu’un d’accessible et vulnérable. D’où Beethoven.

Le musicien Anselm Hüttenbrenner, qui a accompagné sa mort, raconte le dernier souffle de Beethoven. Nous sommes le 26 mars, il est six heures moins le quart de l’après-midi : « Depuis quelque temps déjà, des champs de nuages denses assombrissent la ville. Un orage avec des rafales de neige et de grêle éclate, et soudain un éclair, accompagné d’un puissant coup de tonnerre illumine la pièce. Les yeux de Beethoven s’ouvrent grand. Il lève la main droite, ferme le poing et fixe l’air de façon sérieuse et menaçante. Puis sa main s’enfonce sur le lit, ses yeux à moitié fermés… il ne respire plus. » Si c’est vrai, c’était un sacré adieu au goût de Beethoven.

Ou un compositeur d’État ?

La façon dont ses œuvres étaient interprétées lui tenait beaucoup à cœur ; il ne laissait pas aux musiciens la liberté qu’il s’accordait à lui-même. Cela valait particulièrement pour la vitesse à laquelle les pièces étaient jouées. L’intérêt de Beethoven pour les tempos musicaux frise l’obsession. Les termes conventionnels (allegro, adagio, andante, presto etc.) étaient trop imprécis pour lui, ils pouvaient difficilement décrire le caractère de ses pièces. Mais c’est précisément ce que Beethoven recherchait.

Lorsqu’il n’a plus été en mesure de diriger ou exécuter lui-même ses œuvres, il voulait dicter aux musiciens comment ils devaient les jouer. Il a donc apprécié que le métronome, un instrument capable de mesurer le tempo, ait été mis au point au début du XIXe siècle. Il permit de rendre les tempos plus individuels et différenciés. Beethoven en était si enthousiaste qu’il métronomisa rétroactivement beaucoup de ses œuvres. Mais les indications du métronome sont parfois si rapides que les pianistes les considèrent souvent comme injouables – et donc les ignorent tout simplement.

Il y a eu une longue controverse sur le rythme auquel Beethoven devait être joué. En Autriche, il a été joué plus lentement, en Allemagne au début c’était le contraire. Finalement sous l’influence française le style de jeu plus lent a prévalu – avec des conséquences considérables, notamment la distorsion du sens. Les écarts de plus en plus importants par rapport aux graduations de métronome indiquées ont nécessité des interventions dans le texte musical, les articulations et même la signature temporelle ont été modifiées. En 1977 encore, un colloque Beethoven eut lieu à Vienne au cours duquel des experts ont déclaré que le métronome du maître devait être défectueux et qu’il ne l’avait tout simplement pas remarqué.

Cependant, le ralentissement du tempo déforme le caractère des pièces. Elles ont alors un air grave ; là où il y avait lutte auparavant il y a maintenant domination et grandeur. Cela a contribué à le dégrader au statut de compositeur d’État qui a été (et est toujours) mis au service de l’identification nationale. La réception bourgeoise de Beethoven, influencée par le romantisme tardif et transmise par des chefs d’orchestre tels que Wilhelm Furtwängler jusqu’au milieu du XXe siècle, a exclu de son œuvre la lutte et la souffrance. Sont restés le pathétique et la grandeur, originaires d’un endroit inexplicable, en cas de doute concernant son « génie ».

Pour prévenir tout malentendu : Beethoven savait écrire aussi bien des pièces pompeuses, qui parlent de domination, ou des pièces lyriques ou rayonnantes – il avait d’innombrables facettes. Après la Bataille des Nations de Leipzig en 1813, que les anciennes puissances féodales avaient gagnée sur la vague d’une frénésie nationale en partie mobilisée par en haut, en partie portée par le bas, les invalides furent honorés à Vienne par un énorme concert de bienfaisance. Pour cette occasion, Beethoven a composé une pièce intitulée La victoire de Wellington ou La bataille de Vitoria,dans laquelle il n’avait pas honte de citer l’hymne impérialiste anglais Rule Britannia. Il s’est plié à la nécessité de ses nobles mécènes de glorifier le dernier triomphe du féodalisme sur le bouleversement social qui s’annonçait. Financièrement, il a pu s’en remettre – au moins cela.

La pratique des représentations historiques qui s’est développée après la fin de la Seconde Guerre mondiale en réaction à la compréhension poussiéreuse de la musique en vogue jusque-là a mis fin à ce pathétique fantôme. Les jeunes musiciens ne voulaient plus accepter le fait que la musique classique serait jetée sur le tas de fumier par des générations futures. Ils ont entrepris de déterrer les anciennes notes et instruments et de recréer le son des originaux. Cela sonnait si différemment de ce qu’on avait entendu auparavant que l’on pouvait parfois penser que l’on avait à faire à des pièces différentes. Dans l’espace germanophone les pionniers dans ce domaine ont été le chef d’orchestre Nikolaus Harnoncourt et le pianiste et compositeur Friedrich Gulda. Depuis, les rythmes plus rapides ont prévalu.

L’Hymne à la joie

L’Hymne à la joie est la pièce maîtresse de la perversion des intentions musicales de Beethoven. Je n’entends même pas par là, en premier lieu, le fait qu’un morceau de deux minutes ait été arraché à un mouvement final d’une symphonie de 24 minutes, coupé pour les besoins d’une réception d’État (Herbert von Karajan a été chargé de cette tâche par le Conseil de l’Europe au début des années 1970). Je parle de sa réinterprétation en un chant de victoire.

Un exemple d’une telle interprétation erronée est la représentation de la Symphonie n° 9 le jour de Noël 1989 au Schauspielhaus de Berlin-Est sous la direction de Leonard Bernstein. Bernstein n’a pas célébré l’unité allemande, mais le triomphe (politique) de l’idéologie de la liberté civile. En conséquence, il a modifié le texte, l’appelant « Ode à la liberté ». L’Orchestre symphonique de la radio bavaroise était complété par des musiciens de Paris, Londres, New York et Leningrad – un parallèle sans équivoque entre la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie et la victoire de l’Ouest sur l’Union soviétique. La pièce elle-même est également modifiée, le refrain avec le premier couplet est fortement sous-tendu par des timbales, de sorte qu’il en résulte un véritable piétinement qui sonne quelque peu martial, tandis que la partie finale proprement dite est considérablement raccourcie.

« Aucun autre compositeur n’a jamais parlé aussi directement à autant de personnes de toutes les classes, nationalités et origines ethniques », dit Bernstein. À l’inverse, cela signifie aussi que tous essayent de le tirer de leur côté. Les classes dirigeantes ont tenté à plusieurs reprises de donner à leur prétention au pouvoir une légitimation idéologique en se servant de sa musique – la noblesse autrichienne pas moins que les impérialistes britanniques et les nazis allemands. Mais la gauche aussi satisfait de temps à autre son besoin de culte héroïque en faisant de lui un « héros de la liberté », un « démocrate » ou même un jacobin, et interprète sa musique principalement sous un angle politique. Ce faisant, sa diversité est sacrifiée – et il est falsifié. On peut reprocher à Beethoven une certaine complaisance, mais ce n’est pas ce que dit sa musique et il n’est pas responsable des représentations.

Beethoven était un maître des équivoques. Mozart place son Cantique à la Fraternité, l’air de Sarastro dans la Flûte enchantée dans le contexte de la confrérie maçonnique, dont est issue cette nouvelle religion mondiale séculière. Il place l’homme au centre, mais c’est un homme abstrait, un homme tel qu’il devrait être et non tel qu’il est avec tous ses vilains côtés. L’aria a été déplacée à la basse, où elle souligne la sublimité de l’idée. Mais ce faisant elle souligne également le fait qu’on parle ici de confrères – les femmes n’étaient pas admises dans les loges maçonniques.

Schiller aussi a écrit son Hymne à la joie pour une loge maçonnique, il oscille entre le toast et la grandeur. Beethoven réorganise le texte, annule les toasts et développe progressivement le verset récurrent d’ouverture en un chant radieux (et non criard !). Mais il n’en reste pas là, à un moment le chant prend le son d’une chorale d’église, le texte dit ici : « Frères – au-dessus de la voute étoilée doit demeurer un tendre Père. Vous vous prosternez, multitudes ? Monde, pressens-tu le créateur ? » L’utopie humaine se transforme en un chant de louange à Dieu, l’hybris humaine est mise en échec. Mais le chant ne reste pas non plus sur le ton religieux ; en fin de compte, tout débouche sur une exubérance enfantine.

À la fin de sa vie, le destin le frappe une fois de plus. Son neveu, fils de son frère préféré décédé, qu’il avait amené sous son aile contre maintes résistances, a tenté de se suicider (le 30 juillet 1826) – Beethoven avec sa pédagogie brutale n’en est pas innocent. La tentative a échoué, mais on ne peut que deviner le choc que cela a pu lui causer. Par la suite, Beethoven écrit un dernier quatuor à cordes (en fa majeur). Au début de son dernier mouvement la mort s’avance, mais elle n’a pas le dernier mot, le mouvement est suivi d’un allegro atténué et quelque peu résigné qui se perd… Le fa majeur est considéré dans la musique classique comme une tonalité qui exprime la sérénité et la disponibilité à lâcher. Ce tournant positif est typique de Beethoven – il a quelque chose de réconfortant.

C’est aussi cela : pourquoi Beethoven ?

À la recherche de l’harmonie

À l’un de ses premiers et plus fidèles mécènes, le prince Lichnowski, il écrivit un jour : « Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par les circonstances et la naissance, ce que je suis, je le suis par moi-même. Il y a des milliers de princes et il y en aura toujours, mais il n’y a qu’un seul Beethoven ». 

Cette phrase exprime deux choses : la confiance en soi d’une personne qui doit son succès à son travail, c’est-à-dire qui, dans un certain sens, « se crée » – une fierté que le citoyen partage avec le travailleur. Et la conscience de sa singularité – la base du culte bourgeois du génie.

L’être humain, qui est au centre de la musique de Beethoven, n’est plus un être abstrait, il est très concret. Joie et tristesse, force de volonté et humilité, l’humain et le divin sont souvent très proches. On ne peut le fixer sur un timbre. Sa musique est unique précisément là où elle prend des tournures inattendues. Cela exige beaucoup du public et des interprètes qui aimeraient avoir un timbre simple – qu’il soit romantique, héroïque, anarchique ou intime – et la tentation est grande de « basculer » d’un côté ou de l’autre. Mais la question reste ouverte, il n’y a pas de point final vers lequel son travail aurait pu aller, un point de vue très proche de ce que nous ressentons aujourd’hui. On ne peut même pas mettre l’accent sur l’aspect de la discorde puisqu’à la fin ses pièces trouvent toujours un achèvement et donc une unité.

Beethoven aimait la nature. Comme Goethe et beaucoup de ses contemporains, il voyait dans sa beauté et sa majesté une révélation de Dieu. Le Moi y est intégré, lui est subordonné. Wikipedia le nomme dans la liste des panthéistes. C’est Marx qui dans le sillage de Rousseau fera de l’aliénation de l’homme de la nature le point de départ de sa vision du monde et le thème central de son œuvre. Retrouver cette unité, c’est le plus grand défi de notre temps. Qu’elle est possible, dans le monde et avec le monde, c’est ce que la musique de Beethoven nous transmet.

12 septembre 2020

Angela Klein est rédactrice du mensuel allemand SoZ Sozialistische Zeitung et membre de la direction de l’Organisation socialiste internationaliste (Internationale Sozialistische Organisation, ISO), section allemande de la IVeInternationale.

Publié sur le site Inprecor.fr numéro 677/678

Notes:

1. Jan Caeyers, Beethoven, A Life, University of California Press 2020. Chef d’orchestre, musicologue et professeur d’université, Jan Caeyers a publié en 2009 à Amsterdam une biographie de Ludwig van Beethoven, traduite en 2012 en allemand et plus tard également en anglais.

2. Cf. Peter J. Davies, Beethoven in person, His Deafness, Illnesses, and Death, Greenwood Press, Londres 2001. On peut lire en français un article du même auteur, « Ludwig van Beethoven : une surdité auto-immune », Histoire des sciences médicales, Tome XXIX, n° 3, 1995 (https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1995x029x003/HSMx1995x029x003x0271.pdf)

3. https://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Heiligenstadt

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