France/Histoire/Monde du travail

L’Affaire Lip 1968-1981

Par Christophe Patillon

Que représente Lip pour un baby-boomer? Une montre de qualité, mais aussi une audace : occuper son usine, la remettre en route pour son propre compte et vendre sa production en faisant fi du droit de propriété et de la légalité. « On fabrique, on vend, on se paie » : cette revendication du printemps 1973 a marqué l’histoire de l’hexagone.

Donald Reid
L’Affaire Lip 1968-1981
Presses universitaires de Rennes, 2020

« Lip, ça n’intéresse que certains Parisiens et les intellectuels de gauche. La France s’en fout ». L’auteur de ces propos lapidaires, Georges Pompidou, se trompait sur l’importance que revêtait cette grève avec occupation en cet été 1973, et sur sa postérité. Les décennies ont passé et Lip incarne toujours cette France ouvrière insubordonnée, animée par l’esprit séditieux de mai 68 et l’idéal autogestionnaire. Et c’est avec gourmandise que l’on dévore L’Affaire Lip 1968-1981 que nous propose l’historien américain Donald Reid aux Presses universitaires de Rennes.

N’accablons pas Pompidou et sa prophétie : qui pouvait imaginer un tel destin pour une entreprise basée à Besançon, éloignée donc des grands centres urbains et industriels où, dit-on, l’histoire ouvrière se fait ? Lip incarne tout en n’étant pas représentative. Les premiers chapitres sont passionnants. Ils nous font découvrir un patron hors-du-commun et des équipes syndicales qui le sont tout autant. Fred Lip, fils du fondateur Emmanuel Lipmann, est un audacieux qui va révolutionner l’affaire familiale et en faire le fleuron de l’horlogerie français. Fantasque, charmeur, autoritaire, pervers, manipulateur, paternaliste, rusé et déroutant, Fred Lip est un franc-tireur qui bouscule autant les milieux patronaux, dont il moque le conservatisme, que syndicaux, que son comportement déstabilise. Franc-tireur : on pourrait en dire autant concernant les équipes syndicales, CFDT surtout, dont les pratiques, favorisant assembléisme et démocratie ouvrière tranchent avec le verticalisme pratiqué massivement ailleurs.

Lip est un révélateur des fractures parcourant la société française : fracture au sein de la droite entre ceux qui veulent punir Lip d’avoir bafoué le droit de propriété et adeptes de la Nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas ; fracture entre un patronat conservateur qui n’a pas digéré 1968 et un patronat social-chrétien qui considère que les temps ne sont plus au droit divin mais au partenariat social, qu’en somme il faut réformer l’entreprise si l’on veut sauver le capitalisme ; fracture au sein de la gauche, la vieille qui pense nationalisations, la nouvelle pour qui l’expérimentation, autrement dit l’autogestion, est au coeur du projet émancipateur ; fracture au sein de la galaxie « gauchiste » sur les enseignements à tirer de l’expérience en cours ; fracture au sein du syndicalisme entre les indociles de la base et les bureaucrates fédéraux et confédéraux soucieux de reprendre la main sur un conflit de dimension nationale ; fracture au sein du groupe ouvrier et des familles ouvrières car la grève étant un acte de guerre, si l’on suit Georges Sorel, on ne peut en sortir indemne.

Donald Reid consacre de longs développements d’une grande richesse aux relations interpersonnelles, notamment hommes/femmes dans un univers usinier où les premiers forment une aristocratie ouvrière et syndicale et les secondes occupent l’essentiel des postes non qualifiés. Relations rendues d’autant plus riches et difficiles que la grève et l’occupation ont mis en lumière le conservatisme dont sont porteurs nombre d’ouvriers et d’ouvrières de Lip, mais aussi ouvert pour ses dernières des voies d’émancipation individuelle et collective jusqu’alors insoupçonnées.

Dans une région fortement marquée par le christianisme social, le groupe ouvrier de Lip se veut également communauté humaine, charnelle. Dans le combat, il se fait corps. Dans le reflux, il refuse son démembrement alors que la crise économique jette à la rue des centaines de milliers de travailleurs, surnuméraires d’un jour, obsolètes pour toujours, et que Lip, usine symbole de 1973, n’est plus qu’une usine parmi d’autres, vouée à la destruction ou à la restructuration. Tous les conflits internes qui marqueront les années 1973 à 1981 auront comme enjeu principal la sauvegarde de ce corps qui avait l’audace de vouloir vivre et travailler autrement. C’est pourquoi la transformation de Lip en plusieurs coopératives ouvrières fut vécue comme une déchirure par beaucoup.

Rarement entreprise n’aura attiré autant les regards. Etudes universitaires, récits, témoignages, films, pièces de théâtre… Il manquait une synthèse, Donald Reid nous l’a offerte.

Publié sur le blog de Christophe Patillon le 11 novembre 2020

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