Etats-Unis

États-Unis : les défis de la gauche

Pierre Beaudet, 9 novembre 2020

Dans le passage des derniers jours, la victoire de Joe Biden se confirme d’une manière qui rend de plus en plus difficile l’obstructionnisme de Donald Trump. Les noyaux stratégiques de l’establishment américain, y compris une grande partie des élus républicains, lui disent de se tasser. Par ailleurs, jusqu’à date en tout cas, en dépit des 70 millions de personnes qui ont voté pour lui, Trump n’a pas réussi à soulever un mouvement de masse contre ce qu’il qualifie de fraude. Une ère post Trump est en train de s’esquisser, ce qui devrait changer la donne pour la galaxie des mouvements de gauche aux États-Unis.

À gauche, une timide mais significative percée électorale

La réélection des démocrates de gauche, Alexandria Ocasio-Cortez et Ilhan Omar, de même que les deux femmes d’origine palestinienne, Rashida Tlaib et Iman Jodeh, a démontré le succès d’un travail de longue haleine qui leur donne une base locale assez forte. Liées aux Democratic Socialists of America (DSA), quelques autres élus vont élargir l’audience de ce parti dans les débats du Congrès et dans les médias. DSA a également réussi à faire élire, toujours sous l’étiquette du Parti Démocrate, une dizaine de personnes au Sénat et à la Chambre des représentants de l’État de New York. On souligne par ailleurs, l’élection de plusieurs conseillers municipaux à Chicago.

Pour Meagan Day qui fait partie de la direction nationale de DSA[1], ces avancées démontrent l’essor du plus important mouvement de gauche depuis des décennies, ce que démontre également la croissance du membership : « juste pendant les dernières semaines de la campagne électorale, nous avons inscrit près de 10 000 nouveaux membres », ce qui constitue une base importante, mais encore restreinte dans un pays de 320 millions d’habitants[2]. Pour Meagan, peut-être plus important que l’élection comme telle est le fait que les campagnes ont servi à construire une base populaire organisée, un projet « qui va prendre plusieurs décennies », prévient-elle. Selon la militante de DSA, il faut amener la lutte des classes dans les élections, lier les enjeux électoraux aux luttes ouvrières et communautaires ». Elle constate que la progression de DSA provient surtout des nouvelles générations qu’on appelle parfois les « chômeurs gradués », qui se retrouvent dans des conditions très précaires qui prévalent dans l’économie et qui font que des couches moyennes connaissent un statut social descendant. « Il faudrait reconnecter avec le mouvement ouvrier et surtout, faire le lien avec les mouvements radicalisés dans les communautés africaines-américaines : « les embryons de cette convergence ont été construits dans les mobilisation de Black Lives Matter, qui était très multiraciale ».

Trump a été battu, mais la droite a gagné

DSA s’est investi ces dernières années dans la tentative de Bernard Sanders de transformer le Parti Démocrate qui depuis les années 1980 a globalement viré à droite[3]. Le grand tournant est survenu sous Bill Clinton dans les années 1990 alors que le parti a déliassé ses bastions traditionnels dans la classe ouvrière et la communauté africaine-américaine pour devenir le champion de la restructuration néolibérale. Le centre de gravité de l’espace politique s’est alors fortement réorienté vers la droite, tant sur les enjeux économiques et sociaux que sur la défense de l’Empire américain.

Un certain espoir a été ravivé avec l’élection de Barak Obama, mais finalement, le premier président noir a choisi de rescaper Wall Street après le crash de 2008 et de garder intacte la structure répressive illustrée par les exactions policières l’incarcération de masse et la chasse aux sans-papiers.

Après le mandat d’Obama, une tentative de changer de cap avec Bernie Sanders soutenu par des centaines de milliers de jeunes, mais elle a finalement échoué puisque l’establishment démocrate a réussi à imposer Joe Biden[4]. « Nous n’avons aucune illusion » explique Meagan. Biden va continuer dans la même voie néolibérale et impérialiste. La mince majorité qu’il a acquis reflète que les gens ont voté contre Trump plutôt que sur un véritable projet de rénovation. D’ailleurs Biden lui-même ne cesse de le répéter, « il n’y aura pas de changement fondamental ».

Comme l’élection présidentielle a retenu toute l’attention, « on oublie d’observer que la droite républicaine est restée très forte au Congrès (elle domine encore le Sénat) et même qu’elle a conservé ses bastions dans plusieurs États. Sans compter le fait que la majorité des Blancs ont voté pour Trump ».

Tout cela fait en sorte que selon plusieurs observateurs, la partie est loin d’être jouée. Il est possible que la droite décomplexée, si elle ne s’enfarge pas dans des batailles internes, redéfinisse le projet trumpiste sans Trump. Mitch McConnell, le sénateur du Kentucky et leader des Républicains au Sénat, pourrait agir comme un gouvernement dans l’ombre, forçant Biden à céder sur ses quelques rares promesses comme par exemple pour relancer le projet d’assurance-maladie.

Comment penser la rupture ?

Kali Akuno qui dirige à Jackson (Mississipi) un important réseau associatif et coopératif, pense que la gauche doit aller plus loin et cesser d’être obsédé par la lutte électorale. Il pense possible de « transformer le narratif » en misant sur le mouvement de masse lancé après l’assassinat de George Floyd. « On constate que des milliers de personnes sont prêtes à aller plus loin, ce qui implique « des actions autonomies, militantes, n’hésitant pas à défoncer les soi-disant lois, et dans le sens d’établir des embryons de pouvoir populaire », comme cela s’est concrétisé à Jackson. « Un dialogue est nécessaire entre la mouvance BLM et DSA pour éviter de fonctionner chacun de son côté ».

Meagan Day est d’accord, mais elle souligne que la percée électorale ne peut être mise de côté. Elle admet cependant qu’il y a un risque, étant donné la capacité de cooptation d’un système puissant qui absorbe les progressistes dans les dédales des débats parlementaires où les élus de gauche peuvent perdre de vue leurs objectifs de transformation, en échange de quelques mesures législatives ou administratives progressistes.

Dans le passé souligne Akuno, la gauche en parvenant à prendre pied dans l’espace institutionnel a échoué à constituer une force sociale durable (c’est ce qui est arrivé aux mouvements socialistes et communistes qui ont participé au projet du « New Deal » dans les années avant er après la Seconde Guerre mondiale). «

Il faudra faire très attention », souligne Meagan Day, « pour que la mobilisation anti-Trump qui vient de l’emporter ne se disloque pas sous le discours sirupeux de Biden et de l’establishment démocrate. Il faut construire un projet socialiste avec des millions de personnes, ce qui est possible si on sort de l’esprit de sectes qui a si longtemps entravé la progression de la gauche. Il faut que cela soit fait à tous les niveaux, y compris et surtout dans la rue et les mobilisations de masse contre le capitalisme néolibéral, le racisme, le patriarcat ».

[1] Les citations de Meagan Day proviennent d’une présentation faite lors d’un webinaire organisé par Historical Materialism le 7 novembre dernier. HM est un réseau d’intellectuels progressistes surtout présent aux États-Unis, au Canada anglais et en Angleterre

[2] DSA compte environ 80 000 membres. Si on transpose cela à l’échelle québécoise, c’est comme si Québec Solidaire avait 2 000 membres.

[3] Le Parti Démocrate avait connu pendant et après la grande crise des années 1930 une transformation vers la gauche sous la pression des syndicats et sous l’égide de Franklin Delanoë Roosevelt et de son « New Deal ».

[4] Sanders a été défait en partie par que le caucus des élus africains-américains a refusé de l’appuyer.

Publié le 9 novembre 2020 sur le site Plateforme Altermondialiste

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