Chili

Chili: plus de vingt prisonniers Mapuche en grève de la faim

E. López

« J’ai humblement apporté, une fois de plus, un grain de sable à la lutte du peuple Mapuche (…). Aujourd’hui 18 août, à 6h30, pesant un poids de 65 kilos et à la demande de ma famille, de mes amis les plus proches et de certains dirigeants, nous sommes parvenus à un accord pour mettre fin à ma grève de la faim, 107 jours après l’avoir commencée, car nous attachons une grande importance à la vie », a déclaré la semaine dernière le prisonnier Mapuche Celestino Córdova depuis l’hopital interculturel de la ville de Nueva Imperial, dans la région chilienne de l’Araucanie.

Prisonnier politique et Machi (autorité spirituelletraditionnelle), Celestino Córdova purge depuis 7 ans déjà une peine de 18 ans de prison pour complicité présumée dans la mort de l’homme d’affaires et propriétaire foncier Werner Luchsinger et de sa femme Vivianne Mackay, retrouvés brûlés après un incendie en janvier 2013.

C’est avec plus d’une vingtaine d’autres prisonniers Mapuche incarcérés dans les prisons chiliennes de Lebu, Angol et Temuco, qu’il a mené, depuis le 4 mai dernier, une longue grève de la faim pour exigerqu’il leur soit permis de poursuivre leur détention en assignation à résidence jusqu’à la fin de la pandémie de COVID-19.

C’est après avoir conclu un accord avec le ministère de la Justice que Córdova a pris la décision de mettre fin à sa grève de la faim. L’accord, divisé en huit points, comprend une autorisation de sortie vers son rewe (territoire sacré) pour un maximum de 30 heures, ainsi que la possibilité de rester interné à l’hôpital interculturel de Nueva Imperial jusqu’à son « rétablissement physique et spirituel complet ». L’accord comprend également l’ouverture d’un processus de dialogue avec l’État chilien, visant la modification des conditions d’incarcération des prisonniers appartenant aux peuples originaires.

Les autres prisonniers Mapuche ont décidé pour leur part de poursuivre la grève de la faim.

La Nation Mapuche : des siècles de résistance

C’est dans le centre et le sud du Chili que vivent les membres de la nation Mapuche, littéralement « Peuple de la Terre » (en Mapudungún « Mapu » signifie la terre et « Che », les gens).

Bien que leur présence sur ce territoire remonte à des milliers d’années, depuis plusieurs siècles leur présence est constamment questionnée et rejetée.

Après avoir longuement résisté aux colons espagnols, c’est à l’État chilien que le peuple Mapuche s’affronte depuis 1810. À partir des années 1880, des campagnes militaires de « pacification » sont organisées, donnant lieu à une guerre longue et brutale.

Entre 1866 et 1927, les Mapuche sont dépossédés de 95% de leurs terres et enfermés dans des réserves, dans lesquelles ils subissent un processus d’assimilation forcée.

Le processus de colonisation continue et s’accentue de nouveau sous le régime de Pinochet, qui favorise l’occupation des terres par de grandes entreprises principalement forestières.

La Nation Mapuche, composée aujourd’hui d’un million de personnes, représente 10 % de la population adulte du Chili. Elle continue à lutter inlassablement pour le respect de son droit à l’auto-détermination et pour la récupération de son territoire ancestral, le Wallmapu, dont une grande partie est toujours contrôlée par des descendants de colons et des entreprises forestières, touristiques, hydroélectriques ou salmonicoles.

À cette résistance, l’État chilien a répondu et répond encore par la répression, la criminalisation et la militarisation : détentions arbitraires, torture, assassinats, enfermement, occupation militaires des territoires sont quelques unes des violences que subit le peuple Mapuche au quotidien.

Dispositif anti-terroriste contre l’organisation Mapuche

Une des stratégies utilisée par l’État chilien pour réprimer la résistance Mapuche est l’application systématique de la Loi Anti-terroriste.

Promulguée durant le régime militaire d’Augusto Pinochet le 16 mai 1984, elle définit certains crimes comme «terroristes» et les associe à des peines plus graves que pour les crimes de droit commun.

Bien qu’elle ait fait l’objet de plusieurs modifications en 1991, 2002, 2003, 2004, 2005, 2010 et 2011, cette loi reste en vigueur à ce jour.

Elle considère actuellement comme « crimes terroristes » les cas d’homicide, de blessure, d’enlèvement, d’enlèvement de mineurs, d’envoi de lettres ou de colis explosifs, d’incendie et de dommages, ainsi que les infractions contre la santé publique et les voies ferrées, lorsque ceux-ci sont commis « dans le but de produire au sein de la population la crainte justifiée d’être victime de crimes du même genre ».

Elle permet, entre autres, l’utilisation de témoins «sans visage» et prolonge les périodes de détention provisoire.

C’est avec cette loi que le Machi Celestino Córdova, ainsi que beaucoup des plus de 30 prisonniers politiques Mapuche actuellement enfermés dans les prisons chiliennes, ont été jugés ou attendent d’être condamnés.

« Il me semble qu’il n’y a pas de terrorisme au Chili et que la loi antiterroriste est utilisée de manière raciste contre le monde Mapuche. Un même fait commis à Santiago (la capitale du Chili) passerait pour un crime de droit commun, alors qu’en territoire Mapuche cela se passe comme un crime terroriste. À partir du fleuve Bíobío jusqu’au sud, la loi est appliquée de manière racialement discriminatoire, contre le peuple Mapuche », déclare a ce sujet l’historien Mapuche Fernando Pairican.

Cette situation a reçu, au cours des dernières années, de nombreuses critiques de la part d’organisations internationales. L’État chilien a part ailleurs été condamné, en 2014, par la Court Interaméricaine des Droits de l’Homme, pour l’application de cette législation d’exception à l’encontre de la Nation Mapuche.

« Les avancées obtenues ne sont pas entièrement satisfaisantes »

Il n’est ainsi pas étonnant que l’accord signé avec le gouvernement la semaine passée soit considéré comme superficiel.

«Sans aucun doute, les avancées obtenues ne sont pas entièrement satisfaisantes. Mais j’ai entrepris cette grève de la faim avec dignité et j’ai mis ma vie à la disposition de notre lutte dans le but ultime d’avancer pas à pas », a d’ailleurs souligné Celestino Córdova dans son communiqué, avant de rappeler que la grève de la faim collective a déjà eu des effets qui vont bien au-delà de l’accord signé avec le gouvernement.

«Premièrement, malgré la pandémie, nous avons montré que nous sommes un peuple digne, vivant et prêt à défendre notre autorité et notre peuple. Deuxièmement, nous avons rendu visible, aux niveaux national et international, le fait que l’État chilien bafoue les droits du peuple Mapuche ainsi que des autres peuples autochtones, et que la Convention 169 n’a pas encore été appliquée », a exprimé le Machi.

C’est dans le même sens que Córdova a aussi rappelé, dans sa déclaration, plusieurs des revendications historiques de la Nation Mapuche, parmi lesquelles la libération de tous les prisonniers politiques Mapuche, la restitution de leur territoire ancestral, la fin de la militarisation et le départ des entreprises forestières, extractivistes et hydroélectriques du territoire ancestral Mapuche.

Appel à la solidarité

Vingt-six prisonniers Mapuche poursuivent aujourd’hui la grève de la faim, dans l’attente d’une réponse à leurs exigences de la part du gouvernement chilien, qui concernent principalement une application effective de la Convention 169 de l’OIT.

En effet, le traité international, ratifié par le Chili depuis 2008, affirme dans son article 9 que les États doivent respecter les méthodes traditionnelles dont disposent les peuples autochtones pour réprimer les crimes commis par leurs membres.

De même, à l’article 10, la Convention 169 stipule que lorsque des sanctions pénales sont imposées à des membres de ces peuples, leurs caractéristiques économiques, sociales et culturelles doivent être prises en compte. Finalement, le texte établit que des solutions autres que l’incarcération doivent être privilégiées.

C’est le respect de ces articles que réclament les prisonniers Mapuche en grève. C’est pourquoi les porte-parole des prisonniers d’Angol et de Lebu ont appelé les communautés Mapuche et non Mapuche à maintenir les mobilisations de solidarité.

Le porte-parole des prisonniers de Lebu, Auka Castro, a ainsi déclaré au média Mapuche Mapuexpress que ce qu’ils recherchent, c’est un dialogue politique de haut niveau avec le gouvernement.

«Il y a deux options claires dans le panorama de ce qui peut advenir. La première serait que le gouvernement comprenne que la solution pour débloquer la situation est une résolution politique du conflit. Jusqu’à maintenant, il a répondu par la militarisation des territoires mais il n’a pas établi de dialogue pour résoudre la situation L’autre option serait que, malheureusement, la grève de la faim ne prenne pas fin et que les mobilisations doivent s’intensifier »

Celestino Córdova a également, de son côté, lancé un appel à poursuivre la solidarité. «Nous espérons que tous ceux qui m’ont soutenu continueront à soutenir mes frères dans toutes leurs revendications. Nous rappelons aussi que le combat continue, que ce soit celui des prisonniers politiques Mapuche et non Mapuche, celui du peuple Mapuche, ou ceux de tous les peuples opprimés du monde ».

Il convient finalement de rappeler que depuis le début de la grève de la faim des prisonniers Mapuche, des milliers de personnes ont exprimé leur solidarité dans le monde, du Mexique au Danemark, en passant par le Kurdistan, le Pays basque, la Bolivie ou l’Argentine.

Par ailleurs, le lundi 17 août, plus de deux cents intellectuels, responsables politiques, artistes et organisations populaires du monde entier ont exprimé leur solidarité dans une «Déclaration internationale de soutien aux revendications des prisonniers politiques Mapuche en grève de la faim». Dans le document, ils ont lancé un appel urgent à l’État chilien pour qu’il accepte les demandes des prisonniers, tout en condamnant la criminalisation, la militarisation et le harcèlement orchestrés par l’État chilien envers les communautés Mapuche. Finalement, ils ont appelé les peuples du monde à rejoindre le mouvement de solidarité internationale.

Publié sur le blog d’E. López le 24 août 2020

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