Europe/Migrations

L’Italie et Malte ignorent les SOS des migrant.e.s et ne respectent pas les conventions internationales maritimes

Par Alessandra Ziniti

Ce n’est qu’après 40 heures, quand elles ont pensé qu’une petite fille d’un an, évanouie dans les bras de sa mère, sans eau ni aliments, que les Forces armées maltaises ont décidé d’aller secourir les 95 migrant·e·s qui depuis deux jours les voyaient naviguer autour de leur canot pneumatique dégonflé sans pourtant jamais se rapprocher. « Pourquoi ils ne nous sauvent pas ? Veulent-ils nous regarder mourir ? », criaient les migrant·e·s désespéré·e·s au téléphone avec la centrale de l’ONG Alarm Phone.

Ces pratiques sont devenues la norme depuis des semaines dans la zone SAR maltaise [search and rescue, selon la convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritime du 1979], où des canots à la dérive surchargés de personnes migrantes sont laissés en mer pendant des jours, ignorant leur requête de secours. Dans l’attente de l’arrivée des garde-côtes libyens, on se limite à une surveillance à distance. Ces refoulements masqués visent à renvoient le plus possible de personnes dans l’enfer libyen. Après avoir vidé la mer Méditerranée des ONG, la stratégie est celle du secours retardé qui voit Malte et l’Italie en première ligne (car premières à recevoir les SOS et donc obligées à intervenir) et le reste de l’UE en spectateur.  

« Nonante-cinq migrant·e·s ont passé presque deux jours insoutenable sur une embarcation dans la Méditerranée en envoyant des requêtes de secours à répétition. L’inactivité et les retardements dans le sauvetage sont inacceptables. Les États doivent respecter leurs obligations légales et morales et sauver immédiatement des vies qui se trouvent en péril », rappelle Federico Soda, chef de mission de l’Organisation internationale pour les Migrants en Libye.  L’agence de l’ONU pour les migrations enregistre en effet une augmentation importante des personnes refoulées par les garde-côtes libyens en 2020, qui inclut des interventions dans des zones SAR qui ne sont pas de leur compétence : 6500 contre 4500 en 2019. Flavio Di Giacomo, porte-parole de l’OIM ajoute « depuis des semaines nous dénonçons le fait que les migrant·e·s refoulé·e·s en Libye sont enfermé·e·s dans des centres non officiels, qui sont contrôlés par le gouvernement libyen et dans lesquels nous n’avons pas le droit d’entrer. C’est-à-dire qu’il y a des milliers de personnes qui disparaissent complètement des radars ».

Samedi, deux canots avec 70 et 110 personnes sont restés à la dérive dans la zone SAR maltaise pendant plus d’un jour et une nuit, bien que Alarm Phone avait averti les centres de secours de La Vallette et de Rome. Le droit international impose que l’autorité alertée en première, de la situation de danger, doit coordonner les secours, même si la zone n’est pas de sa compétence. L’Italie et Malte par contre n’ont  pas répondu. C’est la dénonciation d’Alarm Phone et de l’avion de Sea Watch, seule ONG restée à surveiller, depuis le ciel, la mer Méditerranée, depuis que tous les navires humanitaires ont été bloqués en Italie par les formalités administratives après chaque débarquement. De ces deux canots, l’un a été renvoyé le jour d’après, l’autre a eu plus de chance et a été secouru par le navire marchand Cosmo, débarqué à Pozzallo [Sicile], en l’absence de vedettes libyennes disponibles.

Dimanche, une nouvelle alarme pour deux autres embarcations, toujours en zone maltaise. Toujours pas d’intervention de Malte et de l’Italie malgré les requêtes de secours, la présence à bord d’au moins un enfant, et le geste désespéré d’un homme qui a disparu, après s’être jeté en mer en voyant un navire à l’horizon qui ne se rapprochait pas. Il s’agissait du navire marchand Heydar Aliyev, qui pendant 24 heures (sur demande des autorités de La Valletta) est resté regarder les migrant·e·s sans intervenir. Pendant la nuit entre dimanche et lundi, le canot avec 44 personnes a réussi à rejoindre la SAR italienne et a été secouru par les vedettes italiennes. L’autre, avec 95 personnes, est resté à la dérive jusqu’à 16:00 du lundi, quand les autorités maltaises ont décidé d’intervenir. « Ils étaient dans notre SAR, mais loin de l’île », elles ont affirmé.

C’est la stratégie silencieuse que l’Italie et Malte ont adoptée afin de repousser les personnes migrantes qui partent des côtes libyennes. Officiellement ces deux pays ont des accords avec les gouvernements libyen et tunisien, ils leur donnent des moyens et forment leurs garde-côtes, puis, face à des départs qui ne diminuent pas, ils ne tiennent pas compte des conventions internationales qui imposent de secourir immédiatement des personnes qui se trouvent en danger sur la mer. En fait ils laissent des embarcations avec des centaines de personnes, femmes et enfants compris, à la dérive, sans bouées de sauvetage, sans aliments ni eau. Ils appellent les Libyens et attendent leur arrivée. Pour ces refoulements masqués, Asgi et Cairo Institute for Human Right Studies dénonceront l’Italie, Malte et la Libye au Comité des Nations Unies pour les droits humains.

(Article publié dans le quotidien La Repubblica, en date du 28 juillet 2020 – traduction CLB)

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Entretien avec Christos Christou conduit par Pietro Del Re

« La crise des migrants dans la Méditerranée ne peut que s’aggraver à cause des politiques délétères des pays européens, nord-africains et moyen-orientaux. Celles-ci considèrent ceux et celles qui fuient uniquement comme un problème et non comme un phénomène historique qu’il faut affronter et résoudre avec compétence et humanité ». Christos Christou, né il y a 46 ans dans le village de Trikala en Grèce, est depuis septembre le nouveau président de Médecin sans frontière international, l’ONG qui en 1999 a gagné le prix Nobel de la Paix et qui depuis lors est présente dans chaque région touchée par une guerre, une crise sanitaire ou alimentaire. « Nous avons observé qu’il y a toujours plus de pays qu’instrumentalisent le Covid-19 pour stigmatiser les personnes migrantes et pour empêcher les débarquements », ajoute Christou, qui dirige une “armée“ de 56’000 opérateurs, avec un budget de 1,5 milliard d’euros provenant de fonds privés, étant donné que MSF a refusé les aides de l’Union européenne. « Nous n’avons pas voulu accepter même pas un centime de celles et ceux qui ont centré leur politique sur leur propre sécurité ».

Les habitants de Lampedusa ont bloqué le port où continuent à arriver des personnes migrantes. En Sicile, d’autre migrant·e·s fuient les structures d’accueil. Comment gérer une situation si compliquée ?

Dans la Méditerranée il est nécessaire de sauver chaque vie. La seule règle qu’il faut respecter c’est la dignité humaine. Aujourd’hui c’est indispensable d’avoir une politique globale, basée sur un accord avec les pays de provenance des personnes migrantes, à même de mettre en place d’autres mesures d’accueil et des plans d’intégration efficients. Les leaders européens devraient aussi intervenir là où les droits humains ne sont pas respectés.

Où en particulier ?

Ce qui se passe en Libye est très inquiétant. Il s’agit d’un pays en guerre où se trouvent bloqué·e·s environ 6500 migrant·e·s, refugié·e·s et requérant.e.s d’asile. Leurs vies sont en danger. Ces personnes vivent dans des conditions extrêmement précaires, avec un accès très limité aux soins et à l’assistance humanitaire. Elles sont victimes de violences de la part de celles et ceux qui sont censés les protéger. Ces dernier.e.s ressemblent beaucoup plus à des gardiens de prison sans pitié. Sur les îles grecques, la vie est retournée à la normalité pour la population locale et pour les touristes, par contre, pour les migrant·e·s qui vivent dans des conditions épouvantables dans des centres d’accueil le confinement  est toujours imposé. Il s’agit d’une mesure injustifiée et discriminatoire qui détériore davantage les conditions physiques et mentales des personnes qui n’ont ni eau pour se laver les mains ni l’espace nécessaire pour respecter les distances sociales.

Le Covid-19 dégrade donc les conditions de vie des migrant.e.s…

Avant le début de la pandémie, dans la province syrienne nord-occidentale d’Idlib, la dernière restée dans les mains des rebelles, il y avait déjà une grave crise humanitaire en raison des bombardements continus de l’aviation de Damas et de Moscou. Depuis le premier jour de juillet, dans les camps des réfugiés ont augmenté exponentiellement les cas de coronavirus qui ont touché également le personnel sanitaire. Le personnel a été contraint de rentrer à la maison pour la quarantaine. Le système d’assistance tout entier est ainsi mis en danger. Au Yémen, aux dégâts de la pandémie s’ajoutent ceux de la guerre, de la malnutrition et d’autres maladies mortelles tels la rougeole et le paludisme. À cause de la désinformation, les gens ont peur des médecins et quand elles tombent malades n’osent pas aller se faire soigner à l’hôpital.

L’accès au vaccin contre le coronavirus sera probablement limité. Comment rendre sa distribution plus universelle ?

Nous demandons dès à présent que chaque nouveau traitement contre le virus soit économiquement accessible pour toutes et tous. Pour cette raison nous nous adressons aux gouvernements afin qu’ils ne déposent pas les brevets sur les médicaments, tests diagnostiques et vaccins, et qu’ils prévoient une production à large échelle pour satisfaire la demande globale. Il faut à tout prix éviter  que soit produit ce qu’on appelle le « vaccin nationaliste », destiné à peu de pays riches, et qui en exclut les pays les plus pauvres.

Au Congo, MSF a récemment vaincu une épidémie d’Ebola, qui a été probablement la deuxième plus mortifère. Qu’est-ce que vous avez appris de cette expérience ?

Ont été nécessaires 22 mois pour vaincre Ebola, entre autres, en raison du conflit qui touche le Congo oriental, où la population a perdu toute confiance dans les institutions. Nous avons appris qu’il n’est pas suffisant de combattre le virus et que nous devons interagir avec les communautés, parce que nous ne sommes pas présents sur le territoire pour la maladie, mais pour les patient.e.s. (Entretien publié dans le quotidien La Repubblica, en date du 28 juillet 2020 – traduction CLB)

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