Etats-Unis

États-Unis. Quand le Covid et les mobilisations pour George Floyd redessinent la carte des luttes

Juan Cruz Ferre

Depuis le début de l’année 2020, deux coups de tonnerre ont ébranlé les États-Unis. Le premier, ce sont les conséquences économiques, sociales et politiques de la pandémie de Covid-19. Le second, le soulèvement contre le racisme et la répression policière. La combinaison de ces deux événements bouleversants est en train de transformer les paramètres de la lutte de classes aux États-Unis. Nous revenons ici sur six aspects des transformations en cours.
 

1. Un tournant vers la gauche

 
Le premier élément à noter est que le soulèvement en cours contre les violences policières et le racisme systémique représente un tournant à gauche de la situation politique. Non seulement il y a eu des mobilisations fortes (voire parfois massives) pendant plus de trois semaines de suite dans des dizaines de villes dans l’ensemble du pays mais, et cela est fondamental, le soutien à ces mouvements est massif en dépit du fort risque de contracter le Covid-19. Les sondages montrent que la majorité de la population reconnaît l’existence des violences policières et les condamne, et ces chiffres montent jusqu’à 80% parmi les jeunes adultes. Une remise en cause aussi profonde de l’institution policière, qui constitue la première ligne de défense de l’État capitaliste, dénote un changement politique profond dans la population.
 
En 2016, l’élection de Donald Trump marquait un tournant à droite dans la situation politique aux États-Unis. Pourtant, comme nous le notions alors, la situation générale se caractérisait plutôt par la polarisation que par un tournant unilatéral vers la droite. En d’autres termes, Donald Trump mettait en avant des politiques plus réactionnaires que ce que dictait la conscience politique qui régnait au sein de la classe ouvrière et le rapport de force entre les classes.
 
Aujourd’hui, nous assistons à un tournant vers la gauche incarné par la dynamique de pans de la population qui dénoncent une fois encore le racisme brutal aux États-Unis et condamnent la police. Sans surprise, Trump se retrouve totalement en décalage depuis que les manifestations ont commencé. Plutôt que d’agiter quelques phrases sur la démocratie ou l’égalité, il a jeté de l’huile sur le feu en menaçant sur Twitter les manifestants et en refusant d’admettre un quelconque problème dans la police, ce qui entraîne la chute de sa cote de popularité dans les sondages. 
 

2. Deux tigres de papiers partent en fumée

 
Deux piliers de la démocratie capitaliste sont remis en question : le despotisme du capital sur les lieux de travail, et le respect de « l’ordre public » – et en particulier des forces de l’ordre que sont les policiers. Alors que la pandémie se propageait États-Unis, emportant la vie de nombreux soignants et autres travailleurs en première ligne, dénués des protections adéquates, beaucoup ont perdu leur peur d’affronter leurs patrons. La contradiction entre ceux qui devaient travailler durement chaque jour pour garder leur salaire, risquant ainsi leur vie et celles de leurs familles, et de ceux pour qui ils travaillent, qui en tirent profits sans avoir à mettre le nez dehors, a éclaté au grand jour. Les soignants de l’hôpital de New-York ont ainsi dénoncé leurs directions qui s’étaient mises à l’abri en Floride. Les travailleurs d’Amazon ont, eux, dénoncé leurs conditions de travail dangereuses, alors que Jeff Bezos engrangeait des milliards.

Après quelques mois de pandémie, et suite à la diffusion de la vidéo du meurtre de George Floyd, l’opinion publique s’est tournée vers la question des politiques de « maintien de l’ordre ». Non pas que les policiers aient été particulièrement bien considérés avant le meurtre odieux de Floyd aux mains de la police de Minneapolis, mais la combinaison des meurtres racistes de Floyd et Breonna Taylor, ainsi que Ahmaud Arbery, tué par un ancien officier de police, et de la répression sans limite des manifestants, ont conduit à dé-légitimer un peu plus les forces de l’ordre. Les soignants qui étaient célébrés comme des héros au pic de la pandémie se font désormais arrêter en manifestation par la police de New-York. Des milliers de manifestations ont bravé les couvre-feux, dénoncé les violences policières, et l’opinion publique a rapidement tourné en faveur de la mobilisation pour défendre les « Black Lives » et dénoncer la police.

3. La police n’est pas un allié des travailleuses et travailleurs

 
Le combat à l’intérieur du mouvement ouvrier pour expulser les policiers de nos organisations a connu un nouvel élan. Celui-ci a commencé avec le dirigeant de la section du Minnesota de l’AFL-CIO (Fédération américaine du travail – Congrès des organisations industrielles, principal regroupement syndical des États-Unis), qui a appelé à la démission du dirigeant du syndicat de police du Minnesota. Un appel repris par d’autres dans cet État et au-delà. D’autres syndicats sont allés encore plus loin, en revendiquant que les syndicats de police soient exclus de l’AFL-CIO et des organisations qui y sont affiliées (l’International Union of Police Agents, regroupement syndical de police nord-américain, est directement affiliée à l’AFL-CIO, mais d’autres syndicats tels que l’American Federation of State, County and Municipal Employees, les Communications Workers of Americaou l’Union Internationale des Employés des Services existent et organisent des policiers). Il s’agit d’un débat crucial à l’intérieur de nos syndicats, qui peut élever le niveau de conscience de classe de l’ensemble des syndiqués. La police a toujours, et sera toujours, l’ennemi de la classe ouvrière, de tous ceux qui s’organisent pour remettre en question le cadre imposé par le patronat et le gouvernement et qui mènent des actions légales ou illégales pour défendre les intérêts des travailleurs. La police sera également toujours l’ennemie des minorités qui composent la classe ouvrière et qui sont les plus opprimées parmi les travailleurs.
 
Or cette question recouvre un enjeu particulier dans la stratégie et la tactique de la gauche révolutionnaire. Certains socialistes entretiennent la confusion en affirmant que les policiers sont des « ouvriers en uniforme », ignorant le fait que la police joue un rôle précis dans la société : réprimer les ouvriers en grève, persécuter et discipliner les plus opprimés de notre classe pour les empêcher de se rebeller contre un système profondément injuste. Afin de convaincre les plus opprimés de notre classe, et ainsi pouvoir compter sur une potentielle force révolutionnaire, nous devons, dans une perspective socialiste, montrer que la classe ouvrière et ses organisations peuvent et vont se battre pour mettre fin au racisme, au sexisme et à l’ensemble des oppressions. Tandis que les bureaucrates assurent la pérennisation de leurs syndicats en se contentant de gérer la rentrée régulière des cotisations, même lorsqu’elles viennent de policiers, nous devons, en tant que socialistes, nous battre pour l’hégémonie de la classe ouvrière. Cela implique de démontrer que les travailleurs sont la seule classe en mesure de se battre jusqu’au bout pour mettre fin à l’ensemble des oppressions. Si nous réussissons à répondre à la dynamique actuelle contre la police et à expulser les policiers du mouvement ouvrier, les syndicats seront plus forts et dans une meilleure position pour combattre le système capitaliste et raciste.
 
Cette tendance surgit à un moment où les syndicats sont poussés à se transformer, se démocratiser, et devenir plus combatifs. Pendant la pandémie de Covid-19, il y a eu une vague de grèves sauvages, de débrayages et de manifestations. Dans certains cas, comme la grève de Instacart, ces actions ont pris une ampleur nationale. Avec la crise économique actuelle, le développement continu du coronavirus et les effets de radicalisation que génèrent les manifestations anti-police, on peut s’attendre à ce que des syndiqués de base mettent de plus en plus en question leurs dirigeants syndicaux.

4. Une cooptation par en haut et des victoires partielles pour le mouvement

De nombreuses villes ont décidé d’interdire les techniques d’étranglements (même si beaucoup l’avaient déjà fait il y a quelques années), d’imposer des coupes mineures dans le budget de la police, de suspendre le transfert d’équipements militaires aux services de police municipaux et de renforcer un certain niveau de responsabilisation des policiers. Ces mesures sont toutes des concessions essentiellement symboliques si l’on tient compte du fait qu’une large frange des manifestants demande l’abolition totale de la police. N’oublions pas non plus qu’Eric Garner a été étranglé par un policier en 2014, 11 ans après que la ville de New York ait interdit les techniques d’étranglement. Sous la pression soutenue du mouvement contre les violences policières, le Conseil municipal de Minneapolis a voté la dissolution du service de police de Minneapolis. On ignore cependant encore les modalités de son remplacement. Il est néanmoins clair qu’il ne peut y avoir d’abolition du maintien de l’ordre sous le capitalisme. Tant que notre société sera divisée en classes, l’une d’entre elles jouissant d’un contrôle absolu sur les moyens de production et l’autre comprenant la grande majorité d’entre nous, étant ballottée sur le marché du travail, luttant pour survivre, contrainte d’endurer un chômage et des privations chroniques, alors il sera nécessaire de conserver l’appareil répressif de l’État.

Parallèlement, la remise en cause et l’éventuelle abrogation de l’immunité qualifiée (principe qui rend les policiers américains quasi-inattaquables en justice en cas de violences commises dans l’exercice de leurs fonctions), la potentielle suspension du transfert de matériel militaire à la police et la limitation formelle de l’usage de la force par la police, y compris l’utilisation d’armes non létales en manifestations, sont autant de concessions qui renforcent le mouvement. Une vigilance accrue, des limites plus strictes au comportement de la police et une plus grande responsabilisation des agents impliquent une réduction de la puissance de feu de l’État. Cela établit des limites au « recours à la violence légitime » que l’État peut utiliser contre quiconque remet en cause le régime. 

5. Une nouvelle génération de socialistes se radicalise

Jusqu’au début de cette année, une nouvelle génération de socialistes arrivait peu à peu à maturité, marquée par la dégradation de leur qualité de vie par rapport à celle de leurs parents, interpellée par l’arrivée au pouvoir d’un fanatique raciste et galvanisée par les campagnes électorales, notamment par les candidatures de Bernie Sanders aux présidentielles. Aujourd’hui, la lutte des classes s’est intensifiée. La mobilisation des enseignants américains en 2018-2019 et la lutte contre les conditions de travail dangereuses pendant la pandémie ont ouvert une nouvelle période dans la lutte des classes. Depuis, les manifestations antiracistes qui ont suivi l’assassinat de George Floyd ont décuplé son intensité. Cette nouvelle génération de socialistes participe maintenant à des affrontements avec la police, et sont confrontés à des gouverneurs et des maires démocrates qui n’ont rien de mieux à offrir que leurs homologues républicains. La gauche révolutionnaire dispose d’une brèche majeure pour intervenir dans ces luttes avec ses propres drapeaux, pour mettre en avant un programme anticapitaliste – porté par ses propres candidats socialistes indépendants – et pour aider à structurer et coordonner le mouvement au niveau national. La seule organisation qui pourrait jouer ce rôle aujourd’hui sont les Democratic Socialists of America (DSA), mais leurs efforts n’ont pas été à la hauteur de ce que la conjoncture exige. Une convergence du nouveau mouvement socialiste et du mouvement contre le racisme et les violences policières aurait le potentiel de refaçonner durablement la politique américaine.

6. La crise économique n’est pas derrière nous

Il y a deux semaines, la baisse soudaine du chômage aux États-Unis a surpris presque tout le monde. Même après que le Département du Travail ait admis que le taux de chômage pour le mois de mai avait été sous-évalué en raison d’une « erreur de classification », Trump criait victoire. Toute personne sensée sait que la reprise économique est encore très loin à l’horizon. Alors que des millions de personnes ont été privées de toute aide gouvernementale, les mesures de relance et l’extension des allocations de chômage amortissent l’impact de la crise sur les travailleurs. L’argent des mesures de relance est déjà épuisé, et les allocations de chômage ne suffiront pas pour toute la durée de la crise. Il est probable que les tensions s’aggravent à mesure que la crise se prolongera et que les travailleurs et les petits commerçants auront de plus en plus de mal à gagner leur vie. 

De plus, si la bourse a récupéré presque toute la valeur perdue lors des jours tragiques du mois de mars, l’instabilité n’a pas disparu pour autant. La semaine dernière les actions ont de nouveau chuté, ce qui montre que la volatilité est toujours de mise. Ces fluctuations ne sont qu’un signe avant-coureur d’un krach majeur qui menace l’économie mondiale. Comme le montre Michael Roberts, la performance des cours boursiers est le résultat direct d’une injection massive d’argent par les banques centrales (« power money« ), qui, à la fin de 2020, représenterait près d’un quart du PIB nominal mondial. En d’autres termes, l’envolée des actions n’est que l’expression visible d’une bulle financière mondiale à laquelle les banques centrales ont recours. Les conséquences politiques d’un krach financier dans un avenir proche, sur fond de chômage généralisé, de mobilisations de masse et de remise en cause de l’État – du moins, de son bras répressif – sont difficiles à prévoir.

Traduction de Left Voice par Inès Rossi & Paul Morao

Publié sur le site Révolution Permanente le 28 juin 2020

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