Le grand basculement

Quel monde après le monde d’hier ? Politique par temps de crises…

De turbulences en basculement..

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Antoine Artous, Francis Sitel 

«Nous gagnerons, mais cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné́, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant.» Emmanuel Macron (discours du 16 mars 2020) 

2017 avait paru marquer un basculement politique, frappant le vieux monde d’obsolescence pour saluer l’émergence d’un monde neuf, plus jeune, plus dynamique, moderne enfin… De cela Macron fut l’instigateur et le bénéficiaire. Il annonça une société́ s’organisant autour d’un nouvel équilibre dont il serait le pivot.

C’était il y a un peu plus de deux ans. Depuis tout a été remis en question. Sous les coups de boutoir de crises successives et d’ampleur inégalée. Comme autant de résurgences d’un passé vengeur ravageant le nouveau paysage. Crise des Gilets jaunes d’abord, soulèvement colérique faisant écho aux révoltes populaires anciennes. Puis mobilisation face à la réforme des retraites, accompagnée de contestations fortes dans divers secteurs, dont celui de la santé, comme la réplique puissante et durable des mouvements qui ont ponctué l’histoire sociale du pays, avec ses grèves, ses manifestations, ses organisations du mouvement ouvrier. Et à présent cette crise sanitaire qui à l’heure de la mondialisation réveille les peurs ancestrales et oblige à des mesures d’un autre temps, confinant des populations entières, mettant à l’arrêt la vie sociale et économique, faisant chavirer tous les cadres jusque là perçus comme inébranlables. 

On pouvait penser – et le principal intéressé en fut certainement convaincu – que l’élection de Macron en 2017 inaugurait une totale reconfiguration du champ politique.
La «vague dégagiste» avait marginalisé puis éliminé́ de la compétition les deux forces qui des décennies durant avaient hégémonisé les représentations de la droite et de la gauche, le PS et l’UMP-LR, et de ce fait assuré les alternances successives entre l’une et l’autre au gouvernement. Le duel du deuxième tour entre Macron et Le Pen pouvait augurer un nouveau partage structurant la vie politique. Au clivage gauche/droite comme déterminant des choix politiques possibles, et reflétant de manière toute relative et déformée les conflits de classe, se substituait une opposition inédite dont les termes se valident réciproquement : «progressistes» contre «nationaliste» / versus «mondialistes» ou «européistes» contre  patriotes»

La consolidation de cette nouvelle configuration supposait l’enfermement des forces politiques anciennes dans une spirale de déclin. D’un côté́ en soumettant LR à une double pression, celle de l’attraction du macronisme (d’autant plus forte que la politique du gouvernement s’est affirmées de plus en plus ouvertement de droite), et celle de la concurrence du FN/RN, à la fois idéologique quant aux questions dites «sociétales» (sécurité́, immigration, identité́ nationale) et électorale (dès lors qu’un succès ne peut se concrétiser en cas de défection de l’électorat RN) À l’autre bord, en laissant la gauche s’affaiblir par incapacité́ à rompre avec le cours passé et à surmonter des divisions de plus en plus incrustées, entre un PS à vocation gouvernementale mais marginalisé et paralysé, une force nouvelle insoumise ambitieuse à coloration populiste, et d’autres composantes fragmentées et privées de perspective et de dynamique (le PC, les différents courants issus de l’extrême gauche et de la mouvance alternative…). 

Une autre dimension du projet macroniste, fondamentale et déterminante, était que ce gouvernement libéré́ des anciennes pesanteurs devrait se montrer en capacité́ d’imposer un changement qualitatif des rapports sociaux, en défaveur du monde du travail, et une accélération de l’application des exigences néolibérales. Une telle refonte, non plus seulement du champ politique mais de la société́, passait nécessairement par des confrontations sociales. Une première démonstration fut réalisée avec succès avec l’imposition de la réforme de la SNCF. Elle devait être complétée et amplifiée par une réforme d’une tout autre ampleur : celle du régime des retraites. Le grand œuvre du quinquennat, qui devait assurer une deuxième partie de celui-ci apaisée dans sa frénésie réformatrice, prélude à une réélection en 2022. 

De l’impromptu Gilets jaunes… 

La mobilisation des Gilets jaunes est venue percuter et déstabiliser ce scénario. Ce mouvement inédit et qu’on peine à décrypter avec les grilles d’analyses classiques a signifié l’irruption, voire l’éruption de la colère d’une partie de la société qui, de longue date victime de grandes difficultés dans sa vie quotidienne, s’estime ignorée, voire méprisée par le pouvoir et les catégories qu’elle juge privilégiées. Sa révolté a trouvé des formes inédites d’expression: l’occupation des «non lieux» que sont les ronds-points, les parkings des supermarchés, des manifestations à répétition dans quelques villes et au cœur même du Paris de la richesse et du pouvoir (avec une polarisation sur les Champs-Élysées), et parfois le recours à une violence que n’a pu contenir une répression policière d’une brutalité́ extrême (avec utilisation des armes dites «non létales»). 

Cette mobilisation de par sa puissance ne pouvait recevoir, au-delà̀ de quelques concessions économiques et de beaux discours, de réelles réponses à ses aspirations sociales et démocratiques. Il en est résulté une pulsion de haine anti-Macron, conséquence de la personnalisation du pouvoir générée par le fonctionnement de la Ve République et l’emprise médiatique sur la vie politique, et aggravée du fait de la personnalité́ et des excès comportementaux de Macron soi-même. Et, de manière cette fois rationnelle, une délégitimation du pouvoir, laquelle compromet son autorité́ et sa possibilité́ de mener à bien son offensive réformatrice[1].

Macron a cru pouvoir éteindre l’incendie grâce à son incontestable talent de débatteur et d’illusionniste dans le cadre du «Grand débat ». Pour ensuite confirmer la mise en œuvre de la grande réforme des retraites, au nom d’une retraite à points vendue comme «universelle, simple et juste». La volonté d’aboutir rapidement et de confirmer l’essai de la réforme de la SNCF allait s’avérer relever d’un entêtement coupable. 

… au retour de la grève 

Une grève dure dans les transports, RATP et SNCF, de plusieurs semaines, passant l’obstacle des Fêtes de fin d’année, avec des conséquences majeures pour la population, en particulier en Île-de-France (rappel du chaos de 1995), des secteurs multiples en grève et en révolte, dans l’Éducation nationale, et plus imprévus de la part des avocats, à l’Opéra, des manifestations nombreuses et massives, quelques grèves dans le privé dessinant une possible généralisation… 

Au cours de ces semaines d’agitation le discours officiel a volé en éclats, sa grande réforme se révélant un projet bricolé, incohérent et fondamentalement injuste. Au point de rendre difficile un accord avec la direction de la CFDT, qui pourtant affichait son approbation de la retraite à points et sa volonté « réformatrice ». Au final, démonstration fut faite que ce projet de portée historique ne pourrait être imposé que sous le signe de l’autoritarisme (ce que symbolise le recours à l’article 49.3). Annonce que dans cette affaire il n’y aurait que des perdants. 

D’où la question de comprendre ce que Macron est allé faire en cette galère. Suite à l’alarme des Gilets jaunes il avait annoncé un changement de pied et de ton, ce qui devait se traduire pour le moins par une pause dans la marche forcée à la refonte sociale. Sans doute qu’un tel choix eût supposé une réelle conscience de ce que signifiait la mobilisation des Gilets jaunes au regard de l’état de la société, et une attention plus soutenue aux divers mouvements travaillant la société (en particulier celui des personnels de la santé). 

Une telle compréhension fut empêchée par la nature même, sociale, politique et idéologique, de ce qu’on appelle improprement «la classe politique». En l’occurrence ces représentants de la classe dirigeante que l’équipée triomphale de Macron en 2017 a portés au gouvernement du pays. Ce qui aujourd’hui se révèle comme un manque de professionnalisme et une arrogance velléitaire témoigne d’une distorsion entre les conceptions et les projets de ces derniers et l’état de la société. D’où une incapacité à remettre en cause sa vision du monde. 

Un état de fait qui ne s’explique pas par les seules caractéristiques de Macron et de ses équipes, ni même de sa base sociale, réduite mais réelle. Il renvoie à des données plus profondes. En fait une déconnexion relative mais importante entre la sphère politique, au sens institutionnel, parlementaire et électoral (qui concerne, au-delà̀ du parti macroniste, l’ensemble des composantes du système représentatif toutes victimes peu ou prou d’illusions proches) et la réalité des rapports sociaux (empêchés de se projeter sur ce champ institutionnel – qui est aussi celui des décisions politiques). D’où l’installation dans la durée d’une espèce de dialogue de sourds. Entre d’une part un pouvoir qui répète «Je vous ai compris» et se montre peu avare en actes de contrition hypocrites, sans rien changer à son logiciel ni à ses projets politiques. Et d’autre part des forces sociales qui revendiquent, manifestent leur mécontentement, sans vraiment espérer être entendues, ni croire réellement que l’instance de la décision politique pourrait être en capacité d’accepter un changement de la donne imposée par le néolibéralisme.

On sait que les partis politiques souffrent d’une désaffection record de la part des citoyens – faiblesse insigne en termes d’adhésions, et aussi de votes –, avec les phénomènes en résultant: abstentionnisme électoral croissant (à présent majoritaire pour nombre d’élections), discrédit du personnel politique quelle que soit sa couleur politique. Au-delà, il semble que la crise de confiance des individus frappe toutes les formes d’organisation collective pérennes, en particulier les syndicats, faiblesse croissante de la syndicalisation, déserts syndicaux dans le privé (dont l’explication ne se réduit pas à la seule répression patronale, au demeurant bien réelle), fragmentation du champ syndical, le phénomène spectaculaire à Paris de l’autonomisation des cortèges de tête lors des manifestations[2]… La question des associations apparaît spécifique[3]. On pourrait aussi évoquer la défiance à l’égard des médias, face à la concurrence, souvent sauvage, desdits réseaux sociaux (vecteurs performants mais sans contrôle démocratique ni délibération collective). 

Pourtant les élections ont lieu, les institutions fonctionnent et les pouvoirs s’exercent. 

Le peu de légitimité de ces derniers n’est pas contestée en leur opposant une alternative, mais sur le mode du «dégagisme» qui semble, contrairement à ce qu’on pu penser en 2017, ne pas s’épuiser, puisque dès le lendemain s’est enclenchée une dynamique visant à « dégager les dégageurs » de la veille. Lors du mouvement des Gilets jaunes l’allergie à toute forme de représentation, associée à une colère irrépressible, paraît témoigner de cette caractéristique assez inédite de la vie politique présente. 

Interroger la « crise démocratique » 

La crise démocratique – plus précisément la réalité complexe que cette formule vise à évoquer – est de portée européenne, sinon davantage. Il semble en effet qu’aucune société n’y échappe: discrédit des partis politiques et de leurs représentants, désaffection électorale, défiance par rapport aux moyens d’information, doute quant à la légitimité des institutions et des régimes politiques, instabilité politique et montée des forces d’extrême droite et populistes… 

Dans ces conditions il n’est pas aisé de distinguer ce qui relève d’une part de spécificités des différents pays, qui sont liées à leur histoire et à leurs originalités politiques (par exemple dans le cas de la France les effets du régime de la Ve République), mais qui aussi interagissent, et d’autre part des données plus fondamentales qui renvoient aux coordonnées générales de la période actuelle. 

Une donnée structurelle semble s’être installée : un découplage croissant entre le champ politique institutionnel (incluant les partis, les élections, le Parlement, l’État) et la réalité de la société avec sa vie propre, ses mobilisations, ses rapports de force entre classes et groupes sociaux. Cela ne se limite pas à la différenciation, qu’il conviendrait de surmonter, entre le social et le politique, puisque ledit social est profondément politique et qu’on aurait tort de dénier au politique un contenu social (celui des intérêts des privilégiés, celui de la volonté de la classe dirigeante). D’où le caractère quelque peu fallacieux des formules, malgré leur efficience comme slogans, opposant «oligarchie» et «peuple», ou «le 1 % face aux 99 %»… 

Quant à l’opposition entre État et société civile, elle ne saurait rendre compte de cette déconnexion entre deux réalités socio-politiques, celle de l’instance dirigeante, avec ses propres divisions, et qui diffuse aux différents niveaux de la hiérarchie sociale[4], et celle des classes travailleuses (avec leurs multiples divisions et tensions). La rupture entre l’une et l’autre cause et alimente la crise politique dite «crise démocratique»

L’analyse de celle-ci est délicate du fait de contradictions évidentes. Ainsi les aspirations démocratiques populaires s’expriment avec une puissance impressionnante. De ce fait, même des options politiques qu’on peut comprendre être par nature hostiles à la démocratie s’affichent comme revendiquant «davantage de démocratie», ou une «vraie démocratie» (d’où l’usage obligé de caractérisations confuses, telles que populisme, ou illibéralisme). Mais dans le même temps l’autoritarisme règne en maître, et on voit un doute mortel ronger la conscience de nombre de citoyens quant au fait qu’un régime démocratique est le meilleur souhaitable par comparaison à d’autres (donc de type dictatorial). Dans ces conditions, difficile de dire avec certitude de quel côté la balance est appelée à pencher ! 

En revanche nul doute quant au constat que le système politique français (mais c’est aussi vrai d’autres du même modèle combinant démocratie parlementaire et présidentialisme) est en cours de déconstruction. Certaines évolutions en ce sens sont déjà anciennes (voir la courbe régulière de perte d’autorité des présidents successifs au cours de l’histoire de la Ve République), elles se sont accélérées en 2017 : effondrement des deux partis d’alternance, surgissement du joker Macron, le fait que dans le quatuor de tête tous, à l’exception de Fillon, se revendiquaient du « dégagisme », voire de formes plus ou moins nuancées de populisme. Avant même l’élection, et préparant celle-ci, les primaires à droite et à gauche avaient préfiguré ce dysfonctionnement général, désignant pour les unes un candidat trop à droite (Fillon), pour les autres un candidat trop à gauche (Hamon). 

Démonstration paraît faite que la crise du système politique ne génère pas des réponses susceptibles de répondre à cette dernière en termes de projets politiques de longue portée, donc imposant des changements majeurs, et incarnés par des personnalités charismatiques (à l’image du général De Gaulle fondateur de la Ve République, ou d’un Mitterrand artisan de l’Union de la gauche). On voit au contraire un présidentialisme à bout de souffle qui perdure sans fin, et offrant des opportunités à des ambitions dotées d’un certain sens de l’aventurisme[5].

Dans ces conditions les succès sont fragiles et lourd le prix à payer. Jean- Luc Mélenchon, désigné principal opposant à Macron et se plaçant comme son challenger, n’est pas parvenu à mobiliser le peuple qu’il se faisait fort de fédérer, et en est venu à multiplier les faux-pas. Tandis que Macron s’est vu assiégé par des foules en grande colère, dont nul ne pouvait prétendre négocier en leur nom… 

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette situation qu’un pouvoir délégitimé et en difficulté ait pensé être en capacité de poursuivre son entreprise de réformer une société qui s’insurge contre la régression ainsi imposée et l’autoritarisme l’accompagnant. Alors que les outils politiques (LREM) dont il dispose s’avèrent défaillants, il semble convaincu que les moyens d’un exécutif réputé fort (la présidence, le gouvernement) lui sont suffisants, et que le reformatage du champ politique autour du face-à-face avec Le Pen vaut assurance de nouveaux succès électoraux. 

La réduction finale des choix politiques à l’alternative Macron/Le Pen représenta une martingale gagnante lors de la présidentielle, mais les limites de son efficacité sont apparues lors des européennes, et elle s’est révélée totalement inadaptée pour les municipales. L’ambition de maintenir un tel duel comme devant organiser la prochaine présidentielle de 2022 apparaît hautement problématique. 

L’exception RN 

Tout ce qui est dit à propos des faiblesses des forces politiques ne s’applique que très partiellement au RN. Lui ne paraît pas souffrir de discrédit de la part de sa base sociale et de son électorat, Marine Le Pen malgré ses faiblesses évidentes est respectée, épargnée par la vague dégagiste. Même s’il ne profite pas d’un mouvement d’adhésion et de capacités militantes à la mesure de ses succès électoraux, le RN, sans faire ni dire grand-chose, s’est installé comme un pôle décisif de la vie politique. On peut considérer qu’il ne souffre pas, du moins bien moins que d’autres, de la déconnexion avec le champ social évoquée précédemment : il est en situation de capter à son profit bien des mécontentements existant au sein de la société, les uns de manière exclusive ( le rejet des étrangers, les pulsions nationalistes et identitaires, la défiance à l’égard des autres et l’obsession de la sécurité…), d’autres en dispute avec le mouvement ouvrier (les revendications sociales, l’écoute des Gilets jaunes, l’opposition à la réforme des retraites…), voire en conjonction apparente avec certains secteurs de la gauche sur des sujets internationaux… 

Toutes choses qui signifient que pour 2022 il est promis comme en 2017 à être qualifié pour le deuxième tour de présidentielle.

Horizon 2022 

Ce pronostic implique qu’à nouveau c’est au premier tour que se jouera la désignation du présidentiable, en la candidature qui paraîtra conjointement pouvoir battre Le Pen et exercer la fonction présidentielle (une double exigence à laquelle aujourd’hui seul Macron paraît répondre). 

Mais à mi-mandat de ce dernier, le bilan est là : le renforcement de l’audience de Macron au sein de l’électorat de droite se paye du fait qu’une part importante de l’électorat de gauche ayant voté pour lui en 2017 est aujourd’hui déterminée à ne plus rééditer ce vote en 2022. Le rejet à son égard est tel qu’il en vient à relativiser l’importance de battre Le Pen. D’où la possibilité qu’en cas de réédition d’un duel Macron/Le Pen celle-ci en sorte victorieuse. 

Cette projection de mauvais augure suffit à rouvrir le jeu, en ce qu’elle introduit l’hypothèse qu’il ne faut plus parier sur Macron pour écarter Le Pen. Ce qui conduit soit à envisager sa mise à l’écart, comme il fut fait pour Hollande, soit à travailler à une candidature susceptible de le doubler et d’arriver en deuxième position lors du premier tour. D’où une réactivation du clivage gauche/droite, qui avait été décrété aboli et dont les municipales viennent de montrer qu’il restait bien présent. 

On voit que la droite se hâte lentement à préparer une candidature répondant à cet objectif. Les postulants à cette mission ne manquent pas : des présidents et présidentes de régions, Dati qui peut se revendiquer de son efficace campagne parisienne, le discret et fringant président de l’Association des maires de France… Reste à trouver la recette qui permettrait de conjurer les concurrences fratricides. 

De cette même menace de la division, la gauche est loin d’être exemptée. Quoi qu’il en dise il paraît clair que Mélenchon considère qu’une nouvelle opportunité́ va se présenter, Jadot ne cache pas qu’à l’heure où l’écologie a le vent en poupe c’est à lui que cette chance est offerte, quant au PC il répète depuis son dernier congrès que cette fois il y aura un candidat communiste à la présidentielle… Et sans doute que la liste des possibles prétendants ne s’arrête pas là. Quant à l’appel de personnalités socialistes à renouer avec la geste mitterrandienne en invitant à un « nouvel Épinay »[6], c’est-à-dire à une unification des gauches, on peut penser qu’il ne soit pas suffisamment convaincant pour être opérant. 

Au point qu’on en vient à soupçonner que, comme dans d’autres pays, il faille accepter que seul un candidat de droite soit en mesure de barrer la route à l’extrême droite. 

Exercice de prospective 

Le scénario d’une victoire de Le Pen à la présidentielle se présente encore comme invraisemblable car trop incongru, en ce qu’il est grandement étranger à ce qu’est la société́, à la réalité́ des rapports de forces sociaux, à la puissance du potentiel de transformation positive dont ceux-ci sont porteurs. 

Pourtant, sans un bouleversement de la donne politique, le découplage évoqué́ plus haut s’il se maintient en l’état pourrait conduire à un accident électoral majeur. S’il se produisait, il faudrait admettre que son caractère accidentel ne relève pas de l’anecdotique et du provisoire. De même que les élections de Trump ou de Bolsonaro ont imposé des configurations politiques imprévisibles mais fort nocives, et révélatrices de données profondes. 

L’actuelle incapacité des forces politiques – celles existantes ou possiblement en gestation – à être fortement en prise avec les mobilisations de la société ne peut s’expliquer par les seules carences des équipes dirigeantes. Elles renvoient à des confusions quant aux grandes questions posées et à des déficits d’ordre stratégique. Ce qui fait que si la crise politique frappe aussi bien la droite – classique comme prétendument moderne – que la gauche, cette dernière en subit plus gravement les effets et se trouve en plus grande difficulté́ pour y répondre. Il faut considérer que toutes les questions dites «sociétales» – le rapport aux religions, les questions de bioéthique, les coordonnées de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme… – qui autrefois auraient renvoyé́ à des fondamentaux solides et peu discutables, se traduisent aujourd’hui presque en permanence par des divisions, souvent insurmontables. Un constat peut-être plus inquiétant encore que celui qui invite à mesurer l’ampleur de la tâche nécessaire pour actualiser les références de la gauche et répondre aux défis nouveaux de l’écologie, de la mondialisation, des transformations du capitalisme, de l’urbanisme… 

Deux tentations sont à écarter. L’une qui serait d’exiger en préalable à tout engagement à gauche que les forces organisées s’en revendiquant surmontent leurs divisions et élaborent un projet politique commun pour redéfinir une perspective de transformation sociale radicale, donc écologique, démocratique, féministe, internationaliste, antiraciste… L’autre, symétriquement inverse, de ne plus attendre grand-chose de ces forces et de travailler à un changement venant d’en bas, de l’action des gens et par leur auto-organisation citoyenne. C’est la combinaison dynamique des deux mouvements qui peut permettre de relever le défi et de dépasser les contradictions actuelles. Reste que les problèmes posés sont d’une gravité et d’une ampleur telles que les forces aujourd’hui organisées ne sauraient être que des facilitateurs d’un mouvement impliquant d’autres réalités de la société. Ce qui nécessite du même coup qu’elles assument leur propre dépassement et leur inscription dans cette grande transformation. 

Mars 2020, le grand basculement 

La crise sanitaire provoquée par le coronavirus n’est pas seulement la troisième que le pays et son président aient dû affronter ces dernières années, elle est celle d’un grand basculement imprévisible et inédit. 

Ce virus, à la nocivité jusque-là sous-estimée, révèle sa puissance sidérante. Des populations entières confinées, des villes désertes et les individus interdits de déplacements, condamnés à se tenir à distance les uns des autres. Des entreprises à l’arrêt, sauf celles dont la production est désignée comme indispensable, vitale, ou celles pour lesquelles le télétravail est possible. Cela pour une durée indéterminée. Sans que nul ne puisse dire quand et comment on en sortira, ni de prévoir en quel état pour les individus et les collectifs sociaux. 

Sarkozy s’était vu confronté à la crise financière de 2008, Hollande à celle provoquée par les attentats terroristes. Situations qui, du fait de nos institutions, et plus largement de ce qu’est le monde contemporain, obligent les chefs d’État à se hausser subitement au niveau des responsabilités répondant à des défis bousculant la situation préexistante. La gravité des menaces auxquelles les sociétés se trouvent alors confrontées génère une dynamique d’union nationale et de discipline de la population. Dans ces conditions, les dirigeants (le chef d’État, le gouvernement, les directions des secteurs directement concernés) se voient dotés d’une autorité́ sans précèdent. En retour, tout faux-pas de leur part, ou engagement trahi, ne sera pas excusé. On n’a pas oublié que la volonté de Sarkozy de corriger les excès d’un capitalisme débridé́ s’est vite évanouie. Hollande a payé cher l’erreur (que lui-même a tardivement reconnue) d’avoir prôné́ au nom de la lutte contre le terrorisme le recours à la déchéance de nationalité pour les citoyens binationaux. Macron va devoir assumer les conséquences des responsabilités dont la dramatique situation présente l’investit. 

Des procès sont déjà en cours, contre les retards pris, les erreurs commises, par exemple avec le maintien du premier tour des élections municipales, plus grave sans doute le trouble provoqué par les révélations de Buzyn[7], ou à propos de certaines postures guerrières. Ils sont promis à se poursuivre. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs. À un moment donné Macron a su prendre la mesure de l’évènement et y répondre. Son appel à l’union nationale s’est accompagné du geste qui s’imposait de suspension des réformes engagées, dont celle des retraites, question sur laquelle les mobilisations sociales n’étaient pas parvenues à le faire reculer jusqu’alors[8]. Le plus important est qu’il conviendra de ne pas oublier le propos alors tenu quant à l’impératif d’assumer de nécessaires ruptures. Ruptures avec «le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies.»[9] Donc, en effet, bien avant que Macron soit en responsabilité, mais dont il a assumé en être le plus farouche défenseur. 

On ne sait pas ce que sera demain, mais il ne pourra en effet être le retour de ce passé qui a débouché sur cette crise sans précédent et aux conséquences imprévisibles. Savoir l’affronter, et y répondre, voilà ce à quoi personne n’échappera. Ni Macron, ni les militants politiques, ni quiconque… 

Publié dans la revue Contretemps No 45 (Avril 2020)


[1] Une première dégradation a résulté de « l’affaire Benalla »

[2] Voir dans ce dossier l’article de Jean-Claude Mamet, et celui de Karel Yon.

[3] Au sujet des associations voir dans ce numéro l’entretien avec Jean-Louis Laville. 

[4] Si on ne peut ignorer les exaspérations que suscite la personne du Président, de par la concentration du pouvoir du fait des institutions de la Ve République, on ne doit pas oublier que l’autoritarisme lié au présidentialisme diffuse dans l’ensemble de l’appareil d’État et aux divers niveaux hiérarchiques des chaînes de commandement. 

[5] À titre d’illustration, le « dégage de là que je m’y mette » pourrait assez bien définir la manière dont Macron a agi avec Hollande. 

[6] « Pour un nouvel Épinay de la gauche », tribune dans Le Monde du mercredi 4 mars 2020. 

[7] Agnès Buzyn (dans Le Monde du 18 mars 2020) a révélé qu’elle aurait alerté Macron dès le 20 décembre 2019 de la gravité de l’épidémie se développant en Chine, puis à nouveau le 11 janvier 2020, et le 30 janvier averti Philippe que « les élections ne pourraient sans doute pas se tenir ». Cela sans être entendue, les élections municipales ayant été maintenues au dimanche 15 mars. Ce qui a affaibli l’alerte lancée le 12 mars par le Pré- sident, et a renvoyé au 16 mars l’annonce des mesures drastiques devant être prises. Reste qu’il est difficile de comprendre pourquoi, si elle était consciente de la situation, Agnès Buzin a décidé de démissionner de son poste de ministre de la santé, en urgence après le renoncement de Benjamin Griveaux, afin de prendre la tête de la liste LREM pour les élections municipales de Paris. 

[8] Cf. E. Macron : « Toute l’action du gouvernement et du Parlement doit être désormais tournée vers le combat contre l’épidémie, de jour comme de nuit. Rien ne doit nous en divertir. C’est pourquoi j’ai décidé que toutes les réformes en cours seraient suspendues, à commencer par la réforme des retraites » (discours du 16 mars 2020). 

«Nous gagnerons, mais cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné́, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant.» Emmanuel Macron (discours du 16 mars 2020) 

2017 avait paru marquer un basculement politique, frappant le vieux monde d’obsolescence pour saluer l’émergence d’un monde neuf, plus jeune, plus dynamique, moderne enfin… De cela Macron fut l’instigateur et le bénéficiaire. Il annonça une société́ s’organisant autour d’un nouvel équilibre dont il serait le pivot. 

C’était il y a un peu plus de deux ans. Depuis tout a été remis en question. Sous les coups de boutoir de crises successives et d’ampleur inégalée. Comme autant de résurgences d’un passé vengeur ravageant le nouveau paysage. Crise des Gilets jaunes d’abord, soulèvement colérique faisant écho aux révoltes populaires anciennes. Puis mobilisation face à la réforme des retraites, accompagnée de contestations fortes dans divers secteurs, dont celui de la santé, comme la réplique puissante et durable des mouvements qui ont ponctué l’histoire sociale du pays, avec ses grèves, ses manifestations, ses organisations du mouvement ouvrier. Et à présent cette crise sanitaire qui à l’heure de la mondialisation réveille les peurs ancestrales et oblige à des mesures d’un autre temps, confinant des populations entières, mettant à l’arrêt la vie sociale et économique, faisant chavirer tous les cadres jusque là perçus comme inébranlables. 

On pouvait penser – et le principal intéressé en fut certainement convaincu – que l’élection de Macron en 2017 inaugurait une totale reconfiguration du champ politique.
La «vague dégagiste» avait marginalisé puis éliminé́ de la compétition les deux forces qui des décennies durant avaient hégémonisé les représentations de la droite et de la gauche, le PS et l’UMP-LR, et de ce fait assuré les alternances successives entre l’une et l’autre au gouvernement. Le duel du deuxième tour entre Macron et Le Pen pouvait augurer un nouveau partage structurant la vie politique. Au clivage gauche/droite comme déterminant des choix politiques possibles, et reflétant de manière toute relative et déformée les conflits de classe, se substituait une opposition inédite dont les termes se valident réciproquement : «progressistes» contre «nationaliste» / versus «mondialistes» ou «européistes» contre  patriotes»

La consolidation de cette nouvelle configuration supposait l’enfermement des forces politiques anciennes dans une spirale de déclin. D’un côté́ en soumettant LR à une double pression, celle de l’attraction du macronisme (d’autant plus forte que la politique du gouvernement s’est affirmées de plus en plus ouvertement de droite), et celle de la concurrence du FN/RN, à la fois idéologique quant aux questions dites «sociétales» (sécurité́, immigration, identité́ nationale) et électorale (dès lors qu’un succès ne peut se concrétiser en cas de défection de l’électorat RN) À l’autre bord, en laissant la gauche s’affaiblir par incapacité́ à rompre avec le cours passé et à surmonter des divisions de plus en plus incrustées, entre un PS à vocation gouvernementale mais marginalisé et paralysé, une force nouvelle insoumise ambitieuse à coloration populiste, et d’autres composantes fragmentées et privées de perspective et de dynamique (le PC, les différents courants issus de l’extrême gauche et de la mouvance alternative…). 

Une autre dimension du projet macroniste, fondamentale et déterminante, était que ce gouvernement libéré́ des anciennes pesanteurs devrait se montrer en capacité́ d’imposer un changement qualitatif des rapports sociaux, en défaveur du monde du travail, et une accélération de l’application des exigences néolibérales. Une telle refonte, non plus seulement du champ politique mais de la société́, passait nécessairement par des confrontations sociales. Une première démonstration fut réalisée avec succès avec l’imposition de la réforme de la SNCF. Elle devait être complétée et amplifiée par une réforme d’une tout autre ampleur : celle du régime des retraites. Le grand œuvre du quinquennat, qui devait assurer une deuxième partie de celui-ci apaisée dans sa frénésie réformatrice, prélude à une réélection en 2022. 

De l’impromptu Gilets jaunes… 

La mobilisation des Gilets jaunes est venue percuter et déstabiliser ce scénario. Ce mouvement inédit et qu’on peine à décrypter avec les grilles d’analyses classiques a signifié l’irruption, voire l’éruption de la colère d’une partie de la société qui, de longue date victime de grandes difficultés dans sa vie quotidienne, s’estime ignorée, voire méprisée par le pouvoir et les catégories qu’elle juge privilégiées. Sa révolté a trouvé des formes inédites d’expression: l’occupation des «non lieux» que sont les ronds-points, les parkings des supermarchés, des manifestations à répétition dans quelques villes et au cœur même du Paris de la richesse et du pouvoir (avec une polarisation sur les Champs-Élysées), et parfois le recours à une violence que n’a pu contenir une répression policière d’une brutalité́ extrême (avec utilisation des armes dites «non létales»). 

Cette mobilisation de par sa puissance ne pouvait recevoir, au-delà̀ de quelques concessions économiques et de beaux discours, de réelles réponses à ses aspirations sociales et démocratiques. Il en est résulté une pulsion de haine anti-Macron, conséquence de la personnalisation du pouvoir générée par le fonctionnement de la Ve République et l’emprise médiatique sur la vie politique, et aggravée du fait de la personnalité́ et des excès comportementaux de Macron soi-même. Et, de manière cette fois rationnelle, une délégitimation du pouvoir, laquelle compromet son autorité́ et sa possibilité́ de mener à bien son offensive réformatrice[1].

Macron a cru pouvoir éteindre l’incendie grâce à son incontestable talent de débatteur et d’illusionniste dans le cadre du «Grand débat ». Pour ensuite confirmer la mise en œuvre de la grande réforme des retraites, au nom d’une retraite à points vendue comme «universelle, simple et juste». La volonté d’aboutir rapidement et de confirmer l’essai de la réforme de la SNCF allait s’avérer relever d’un entêtement coupable. 

… au retour de la grève 

Une grève dure dans les transports, RATP et SNCF, de plusieurs semaines, passant l’obstacle des Fêtes de fin d’année, avec des conséquences majeures pour la population, en particulier en Île-de-France (rappel du chaos de 1995), des secteurs multiples en grève et en révolte, dans l’Éducation nationale, et plus imprévus de la part des avocats, à l’Opéra, des manifestations nombreuses et massives, quelques grèves dans le privé dessinant une possible généralisation… 

Au cours de ces semaines d’agitation le discours officiel a volé en éclats, sa grande réforme se révélant un projet bricolé, incohérent et fondamentalement injuste. Au point de rendre difficile un accord avec la direction de la CFDT, qui pourtant affichait son approbation de la retraite à points et sa volonté « réformatrice ». Au final, démonstration fut faite que ce projet de portée historique ne pourrait être imposé que sous le signe de l’autoritarisme (ce que symbolise le recours à l’article 49.3). Annonce que dans cette affaire il n’y aurait que des perdants. 

D’où la question de comprendre ce que Macron est allé faire en cette galère. Suite à l’alarme des Gilets jaunes il avait annoncé un changement de pied et de ton, ce qui devait se traduire pour le moins par une pause dans la marche forcée à la refonte sociale. Sans doute qu’un tel choix eût supposé une réelle conscience de ce que signifiait la mobilisation des Gilets jaunes au regard de l’état de la société, et une attention plus soutenue aux divers mouvements travaillant la société (en particulier celui des personnels de la santé). 

Une telle compréhension fut empêchée par la nature même, sociale, politique et idéologique, de ce qu’on appelle improprement «la classe politique». En l’occurrence ces représentants de la classe dirigeante que l’équipée triomphale de Macron en 2017 a portés au gouvernement du pays. Ce qui aujourd’hui se révèle comme un manque de professionnalisme et une arrogance velléitaire témoigne d’une distorsion entre les conceptions et les projets de ces derniers et l’état de la société. D’où une incapacité à remettre en cause sa vision du monde. 

Un état de fait qui ne s’explique pas par les seules caractéristiques de Macron et de ses équipes, ni même de sa base sociale, réduite mais réelle. Il renvoie à des données plus profondes. En fait une déconnexion relative mais importante entre la sphère politique, au sens institutionnel, parlementaire et électoral (qui concerne, au-delà̀ du parti macroniste, l’ensemble des composantes du système représentatif toutes victimes peu ou prou d’illusions proches) et la réalité des rapports sociaux (empêchés de se projeter sur ce champ institutionnel – qui est aussi celui des décisions politiques). D’où l’installation dans la durée d’une espèce de dialogue de sourds. Entre d’une part un pouvoir qui répète «Je vous ai compris» et se montre peu avare en actes de contrition hypocrites, sans rien changer à son logiciel ni à ses projets politiques. Et d’autre part des forces sociales qui revendiquent, manifestent leur mécontentement, sans vraiment espérer être entendues, ni croire réellement que l’instance de la décision politique pourrait être en capacité d’accepter un changement de la donne imposée par le néolibéralisme.

On sait que les partis politiques souffrent d’une désaffection record de la part des citoyens – faiblesse insigne en termes d’adhésions, et aussi de votes –, avec les phénomènes en résultant: abstentionnisme électoral croissant (à présent majoritaire pour nombre d’élections), discrédit du personnel politique quelle que soit sa couleur politique. Au-delà, il semble que la crise de confiance des individus frappe toutes les formes d’organisation collective pérennes, en particulier les syndicats, faiblesse croissante de la syndicalisation, déserts syndicaux dans le privé (dont l’explication ne se réduit pas à la seule répression patronale, au demeurant bien réelle), fragmentation du champ syndical, le phénomène spectaculaire à Paris de l’autonomisation des cortèges de tête lors des manifestations[2]… La question des associations apparaît spécifique[3]. On pourrait aussi évoquer la défiance à l’égard des médias, face à la concurrence, souvent sauvage, desdits réseaux sociaux (vecteurs performants mais sans contrôle démocratique ni délibération collective). 

Pourtant les élections ont lieu, les institutions fonctionnent et les pouvoirs s’exercent. 

Le peu de légitimité de ces derniers n’est pas contestée en leur opposant une alternative, mais sur le mode du «dégagisme» qui semble, contrairement à ce qu’on pu penser en 2017, ne pas s’épuiser, puisque dès le lendemain s’est enclenchée une dynamique visant à « dégager les dégageurs » de la veille. Lors du mouvement des Gilets jaunes l’allergie à toute forme de représentation, associée à une colère irrépressible, paraît témoigner de cette caractéristique assez inédite de la vie politique présente. 

Interroger la « crise démocratique » 

La crise démocratique – plus précisément la réalité complexe que cette formule vise à évoquer – est de portée européenne, sinon davantage. Il semble en effet qu’aucune société n’y échappe: discrédit des partis politiques et de leurs représentants, désaffection électorale, défiance par rapport aux moyens d’information, doute quant à la légitimité des institutions et des régimes politiques, instabilité politique et montée des forces d’extrême droite et populistes… 

Dans ces conditions il n’est pas aisé de distinguer ce qui relève d’une part de spécificités des différents pays, qui sont liées à leur histoire et à leurs originalités politiques (par exemple dans le cas de la France les effets du régime de la Ve République), mais qui aussi interagissent, et d’autre part des données plus fondamentales qui renvoient aux coordonnées générales de la période actuelle. 

Une donnée structurelle semble s’être installée : un découplage croissant entre le champ politique institutionnel (incluant les partis, les élections, le Parlement, l’État) et la réalité de la société avec sa vie propre, ses mobilisations, ses rapports de force entre classes et groupes sociaux. Cela ne se limite pas à la différenciation, qu’il conviendrait de surmonter, entre le social et le politique, puisque ledit social est profondément politique et qu’on aurait tort de dénier au politique un contenu social (celui des intérêts des privilégiés, celui de la volonté de la classe dirigeante). D’où le caractère quelque peu fallacieux des formules, malgré leur efficience comme slogans, opposant «oligarchie» et «peuple», ou «le 1 % face aux 99 %»… 

Quant à l’opposition entre État et société civile, elle ne saurait rendre compte de cette déconnexion entre deux réalités socio-politiques, celle de l’instance dirigeante, avec ses propres divisions, et qui diffuse aux différents niveaux de la hiérarchie sociale[4], et celle des classes travailleuses (avec leurs multiples divisions et tensions). La rupture entre l’une et l’autre cause et alimente la crise politique dite «crise démocratique»

L’analyse de celle-ci est délicate du fait de contradictions évidentes. Ainsi les aspirations démocratiques populaires s’expriment avec une puissance impressionnante. De ce fait, même des options politiques qu’on peut comprendre être par nature hostiles à la démocratie s’affichent comme revendiquant «davantage de démocratie», ou une «vraie démocratie» (d’où l’usage obligé de caractérisations confuses, telles que populisme, ou illibéralisme). Mais dans le même temps l’autoritarisme règne en maître, et on voit un doute mortel ronger la conscience de nombre de citoyens quant au fait qu’un régime démocratique est le meilleur souhaitable par comparaison à d’autres (donc de type dictatorial). Dans ces conditions, difficile de dire avec certitude de quel côté la balance est appelée à pencher ! 

En revanche nul doute quant au constat que le système politique français (mais c’est aussi vrai d’autres du même modèle combinant démocratie parlementaire et présidentialisme) est en cours de déconstruction. Certaines évolutions en ce sens sont déjà anciennes (voir la courbe régulière de perte d’autorité des présidents successifs au cours de l’histoire de la Ve République), elles se sont accélérées en 2017 : effondrement des deux partis d’alternance, surgissement du joker Macron, le fait que dans le quatuor de tête tous, à l’exception de Fillon, se revendiquaient du « dégagisme », voire de formes plus ou moins nuancées de populisme. Avant même l’élection, et préparant celle-ci, les primaires à droite et à gauche avaient préfiguré ce dysfonctionnement général, désignant pour les unes un candidat trop à droite (Fillon), pour les autres un candidat trop à gauche (Hamon). 

Démonstration paraît faite que la crise du système politique ne génère pas des réponses susceptibles de répondre à cette dernière en termes de projets politiques de longue portée, donc imposant des changements majeurs, et incarnés par des personnalités charismatiques (à l’image du général De Gaulle fondateur de la Ve République, ou d’un Mitterrand artisan de l’Union de la gauche). On voit au contraire un présidentialisme à bout de souffle qui perdure sans fin, et offrant des opportunités à des ambitions dotées d’un certain sens de l’aventurisme[5].

Dans ces conditions les succès sont fragiles et lourd le prix à payer. Jean- Luc Mélenchon, désigné principal opposant à Macron et se plaçant comme son challenger, n’est pas parvenu à mobiliser le peuple qu’il se faisait fort de fédérer, et en est venu à multiplier les faux-pas. Tandis que Macron s’est vu assiégé par des foules en grande colère, dont nul ne pouvait prétendre négocier en leur nom… 

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette situation qu’un pouvoir délégitimé et en difficulté ait pensé être en capacité de poursuivre son entreprise de réformer une société qui s’insurge contre la régression ainsi imposée et l’autoritarisme l’accompagnant. Alors que les outils politiques (LREM) dont il dispose s’avèrent défaillants, il semble convaincu que les moyens d’un exécutif réputé fort (la présidence, le gouvernement) lui sont suffisants, et que le reformatage du champ politique autour du face-à-face avec Le Pen vaut assurance de nouveaux succès électoraux. 

La réduction finale des choix politiques à l’alternative Macron/Le Pen représenta une martingale gagnante lors de la présidentielle, mais les limites de son efficacité sont apparues lors des européennes, et elle s’est révélée totalement inadaptée pour les municipales. L’ambition de maintenir un tel duel comme devant organiser la prochaine présidentielle de 2022 apparaît hautement problématique. 

L’exception RN 

Tout ce qui est dit à propos des faiblesses des forces politiques ne s’applique que très partiellement au RN. Lui ne paraît pas souffrir de discrédit de la part de sa base sociale et de son électorat, Marine Le Pen malgré ses faiblesses évidentes est respectée, épargnée par la vague dégagiste. Même s’il ne profite pas d’un mouvement d’adhésion et de capacités militantes à la mesure de ses succès électoraux, le RN, sans faire ni dire grand-chose, s’est installé comme un pôle décisif de la vie politique. On peut considérer qu’il ne souffre pas, du moins bien moins que d’autres, de la déconnexion avec le champ social évoquée précédemment : il est en situation de capter à son profit bien des mécontentements existant au sein de la société, les uns de manière exclusive ( le rejet des étrangers, les pulsions nationalistes et identitaires, la défiance à l’égard des autres et l’obsession de la sécurité…), d’autres en dispute avec le mouvement ouvrier (les revendications sociales, l’écoute des Gilets jaunes, l’opposition à la réforme des retraites…), voire en conjonction apparente avec certains secteurs de la gauche sur des sujets internationaux… 

Toutes choses qui signifient que pour 2022 il est promis comme en 2017 à être qualifié pour le deuxième tour de présidentielle.

Horizon 2022 

Ce pronostic implique qu’à nouveau c’est au premier tour que se jouera la désignation du présidentiable, en la candidature qui paraîtra conjointement pouvoir battre Le Pen et exercer la fonction présidentielle (une double exigence à laquelle aujourd’hui seul Macron paraît répondre). 

Mais à mi-mandat de ce dernier, le bilan est là : le renforcement de l’audience de Macron au sein de l’électorat de droite se paye du fait qu’une part importante de l’électorat de gauche ayant voté pour lui en 2017 est aujourd’hui déterminée à ne plus rééditer ce vote en 2022. Le rejet à son égard est tel qu’il en vient à relativiser l’importance de battre Le Pen. D’où la possibilité qu’en cas de réédition d’un duel Macron/Le Pen celle-ci en sorte victorieuse. 

Cette projection de mauvais augure suffit à rouvrir le jeu, en ce qu’elle introduit l’hypothèse qu’il ne faut plus parier sur Macron pour écarter Le Pen. Ce qui conduit soit à envisager sa mise à l’écart, comme il fut fait pour Hollande, soit à travailler à une candidature susceptible de le doubler et d’arriver en deuxième position lors du premier tour. D’où une réactivation du clivage gauche/droite, qui avait été décrété aboli et dont les municipales viennent de montrer qu’il restait bien présent. 

On voit que la droite se hâte lentement à préparer une candidature répondant à cet objectif. Les postulants à cette mission ne manquent pas : des présidents et présidentes de régions, Dati qui peut se revendiquer de son efficace campagne parisienne, le discret et fringant président de l’Association des maires de France… Reste à trouver la recette qui permettrait de conjurer les concurrences fratricides. 

De cette même menace de la division, la gauche est loin d’être exemptée. Quoi qu’il en dise il paraît clair que Mélenchon considère qu’une nouvelle opportunité́ va se présenter, Jadot ne cache pas qu’à l’heure où l’écologie a le vent en poupe c’est à lui que cette chance est offerte, quant au PC il répète depuis son dernier congrès que cette fois il y aura un candidat communiste à la présidentielle… Et sans doute que la liste des possibles prétendants ne s’arrête pas là. Quant à l’appel de personnalités socialistes à renouer avec la geste mitterrandienne en invitant à un « nouvel Épinay »[6], c’est-à-dire à une unification des gauches, on peut penser qu’il ne soit pas suffisamment convaincant pour être opérant. 

Au point qu’on en vient à soupçonner que, comme dans d’autres pays, il faille accepter que seul un candidat de droite soit en mesure de barrer la route à l’extrême droite. 

Exercice de prospective 

Le scénario d’une victoire de Le Pen à la présidentielle se présente encore comme invraisemblable car trop incongru, en ce qu’il est grandement étranger à ce qu’est la société́, à la réalité́ des rapports de forces sociaux, à la puissance du potentiel de transformation positive dont ceux-ci sont porteurs. 

Pourtant, sans un bouleversement de la donne politique, le découplage évoqué́ plus haut s’il se maintient en l’état pourrait conduire à un accident électoral majeur. S’il se produisait, il faudrait admettre que son caractère accidentel ne relève pas de l’anecdotique et du provisoire. De même que les élections de Trump ou de Bolsonaro ont imposé des configurations politiques imprévisibles mais fort nocives, et révélatrices de données profondes. 

L’actuelle incapacité des forces politiques – celles existantes ou possiblement en gestation – à être fortement en prise avec les mobilisations de la société ne peut s’expliquer par les seules carences des équipes dirigeantes. Elles renvoient à des confusions quant aux grandes questions posées et à des déficits d’ordre stratégique. Ce qui fait que si la crise politique frappe aussi bien la droite – classique comme prétendument moderne – que la gauche, cette dernière en subit plus gravement les effets et se trouve en plus grande difficulté́ pour y répondre. Il faut considérer que toutes les questions dites «sociétales» – le rapport aux religions, les questions de bioéthique, les coordonnées de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme… – qui autrefois auraient renvoyé́ à des fondamentaux solides et peu discutables, se traduisent aujourd’hui presque en permanence par des divisions, souvent insurmontables. Un constat peut-être plus inquiétant encore que celui qui invite à mesurer l’ampleur de la tâche nécessaire pour actualiser les références de la gauche et répondre aux défis nouveaux de l’écologie, de la mondialisation, des transformations du capitalisme, de l’urbanisme… 

Deux tentations sont à écarter. L’une qui serait d’exiger en préalable à tout engagement à gauche que les forces organisées s’en revendiquant surmontent leurs divisions et élaborent un projet politique commun pour redéfinir une perspective de transformation sociale radicale, donc écologique, démocratique, féministe, internationaliste, antiraciste… L’autre, symétriquement inverse, de ne plus attendre grand-chose de ces forces et de travailler à un changement venant d’en bas, de l’action des gens et par leur auto-organisation citoyenne. C’est la combinaison dynamique des deux mouvements qui peut permettre de relever le défi et de dépasser les contradictions actuelles. Reste que les problèmes posés sont d’une gravité et d’une ampleur telles que les forces aujourd’hui organisées ne sauraient être que des facilitateurs d’un mouvement impliquant d’autres réalités de la société. Ce qui nécessite du même coup qu’elles assument leur propre dépassement et leur inscription dans cette grande transformation. 

Mars 2020, le grand basculement 

La crise sanitaire provoquée par le coronavirus n’est pas seulement la troisième que le pays et son président aient dû affronter ces dernières années, elle est celle d’un grand basculement imprévisible et inédit. 

Ce virus, à la nocivité jusque-là sous-estimée, révèle sa puissance sidérante. Des populations entières confinées, des villes désertes et les individus interdits de déplacements, condamnés à se tenir à distance les uns des autres. Des entreprises à l’arrêt, sauf celles dont la production est désignée comme indispensable, vitale, ou celles pour lesquelles le télétravail est possible. Cela pour une durée indéterminée. Sans que nul ne puisse dire quand et comment on en sortira, ni de prévoir en quel état pour les individus et les collectifs sociaux. 

Sarkozy s’était vu confronté à la crise financière de 2008, Hollande à celle provoquée par les attentats terroristes. Situations qui, du fait de nos institutions, et plus largement de ce qu’est le monde contemporain, obligent les chefs d’État à se hausser subitement au niveau des responsabilités répondant à des défis bousculant la situation préexistante. La gravité des menaces auxquelles les sociétés se trouvent alors confrontées génère une dynamique d’union nationale et de discipline de la population. Dans ces conditions, les dirigeants (le chef d’État, le gouvernement, les directions des secteurs directement concernés) se voient dotés d’une autorité́ sans précèdent. En retour, tout faux-pas de leur part, ou engagement trahi, ne sera pas excusé. On n’a pas oublié que la volonté de Sarkozy de corriger les excès d’un capitalisme débridé́ s’est vite évanouie. Hollande a payé cher l’erreur (que lui-même a tardivement reconnue) d’avoir prôné́ au nom de la lutte contre le terrorisme le recours à la déchéance de nationalité pour les citoyens binationaux. Macron va devoir assumer les conséquences des responsabilités dont la dramatique situation présente l’investit. 

Des procès sont déjà en cours, contre les retards pris, les erreurs commises, par exemple avec le maintien du premier tour des élections municipales, plus grave sans doute le trouble provoqué par les révélations de Buzyn[7], ou à propos de certaines postures guerrières. Ils sont promis à se poursuivre. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs. À un moment donné Macron a su prendre la mesure de l’évènement et y répondre. Son appel à l’union nationale s’est accompagné du geste qui s’imposait de suspension des réformes engagées, dont celle des retraites, question sur laquelle les mobilisations sociales n’étaient pas parvenues à le faire reculer jusqu’alors[8]. Le plus important est qu’il conviendra de ne pas oublier le propos alors tenu quant à l’impératif d’assumer de nécessaires ruptures. Ruptures avec «le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies.»[9] Donc, en effet, bien avant que Macron soit en responsabilité, mais dont il a assumé en être le plus farouche défenseur. 

On ne sait pas ce que sera demain, mais il ne pourra en effet être le retour de ce passé qui a débouché sur cette crise sans précédent et aux conséquences imprévisibles. Savoir l’affronter, et y répondre, voilà ce à quoi personne n’échappera. Ni Macron, ni les militants politiques, ni quiconque… 

Publié dans la revue Contretemps No 45 (Avril 2020)


[1] Une première dégradation a résulté de « l’affaire Benalla »

[2] Voir dans ce dossier l’article de Jean-Claude Mamet, et celui de Karel Yon.

[3] Au sujet des associations voir dans ce numéro l’entretien avec Jean-Louis Laville. 

[4] Si on ne peut ignorer les exaspérations que suscite la personne du Président, de par la concentration du pouvoir du fait des institutions de la Ve République, on ne doit pas oublier que l’autoritarisme lié au présidentialisme diffuse dans l’ensemble de l’appareil d’État et aux divers niveaux hiérarchiques des chaînes de commandement. 

[5] À titre d’illustration, le « dégage de là que je m’y mette » pourrait assez bien définir la manière dont Macron a agi avec Hollande. 

[6] « Pour un nouvel Épinay de la gauche », tribune dans Le Monde du mercredi 4 mars 2020. 

[7] Agnès Buzyn (dans Le Monde du 18 mars 2020) a révélé qu’elle aurait alerté Macron dès le 20 décembre 2019 de la gravité de l’épidémie se développant en Chine, puis à nouveau le 11 janvier 2020, et le 30 janvier averti Philippe que « les élections ne pourraient sans doute pas se tenir ». Cela sans être entendue, les élections municipales ayant été maintenues au dimanche 15 mars. Ce qui a affaibli l’alerte lancée le 12 mars par le Pré- sident, et a renvoyé au 16 mars l’annonce des mesures drastiques devant être prises. Reste qu’il est difficile de comprendre pourquoi, si elle était consciente de la situation, Agnès Buzin a décidé de démissionner de son poste de ministre de la santé, en urgence après le renoncement de Benjamin Griveaux, afin de prendre la tête de la liste LREM pour les élections municipales de Paris. 

[8] Cf. E. Macron : « Toute l’action du gouvernement et du Parlement doit être désormais tournée vers le combat contre l’épidémie, de jour comme de nuit. Rien ne doit nous en divertir. C’est pourquoi j’ai décidé que toutes les réformes en cours seraient suspendues, à commencer par la réforme des retraites » (discours du 16 mars 2020). 

[9] Cf. E. Macron : « Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Et aussi : « Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai » (discours du 12 mars 2020). 

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