Droits humains/Santé

NICARAGUA: Interdiction de rester chez soi

Sergio Ramirez

Pour démontrer que nous vivons dans le pays le plus sain du monde, et que, par décret, nous sommes obligés d’être heureux. Le Nicaragua est une bombe de contagion
Lorsqu’au début du 20e siècle, un des nombreux volcans du Guatemala est entré en éruption, le dictateur Manuel Estrada Cabrera depuis le palais présidentiel où il était reclus, a envoyé un décret destiné à être lu dans la rue, lequel établissait que la prétendue éruption était un mensonge, fruit d’une conspiration politique visant à déstabiliser le pays, à nuire à l’économie et à retarder le pro- grès. Le mensonge officiel prétendait ainsi se substituer à la réalité.
Mais la pluie de cendres brûlantes projetée par le volcan, qui obscurcissait le soleil, empêchait l’employé public chargé de diffuser le décret de remplir sa tâche, et par manque de clarté il devait recourir à une lampe à acétylène ; et d’ailleurs, face à la violence des secousses, personne ne s’attar- dait pour écouter sa proclamation.
Au Nicaragua, il n’y a aucune épidémie causée par le Covid-19, car, grâce à l’imaginaire officiel, les frontières du pays ont été blindées hermétiquement par la protection divine.Tout le reste est le fruit d’une conspiration d’esprits déformés et malades, qui ne cherchent qu’à calomnier et à diffa- mer. Et à déstabiliser le pays, nuire à l’économie et freiner le progrès.
Les propagandistes officiels ont d’abord dit que le Covid-19 était une maladie de riches oisifs, qui n’avait aucune raison de s’inviter chez les pauvres, de sorte que ce truc de rester chez soi était une aberration de la propagande impérialiste. La pandémie, dans le monde, n’est rien d’autre qu’une punition divine contre l’exploitation capitaliste.

LE VIRUS EST DEVENU UN ENJEU IDÉOLOGIQUE

Nous vivons quelque chose comme une lutte des classes sanitaire, dans laquelle, par conséquent, le virus est devenu un enjeu idéologique. Nier qu’il existe au Nicaragua est un devoir révolutionnaire ; prévenir contre sa propagation, une machination de droite.
Dans les centres de santé, on en est même arrivé à interdire aux médecins et aux infirmières d’utiliser des gants et des masques pour traiter les patients, car cela revenait à créer inutilement des inquiétudes. Et le personnel a également reçu des instructions pour qu’il ne donne aucune informa- tion sur la maladie, afin de ne pas créer un climat d’hystérie de masse.

DES SPECTACLES DE CIRQUE DE PAUVRES PROPRES AU PITTORESQUE TIERS-MONDE EN TEMPS DE PANDÉMIE

Pour prouver que nous vivons dans le pays le plus sain du monde et que, par décret, nous sommes obligés d’être heureux, la propagande officielle a été déployée avec faste pour inciter les gens à s’en- tasser sur les plages, et les ports restent ouverts aux bateaux de croisière, l’inconvénient étant que ceux-ci ont d’eux-mêmes cessé d’accoster ; des foires gastronomiques sont inventées et l’assistance aux fêtes patronales recommandée. Le pays est une bombe de contagion.
En plus de maintenir les écoles et les universités ouvertes, on attire les imprudents dans les stades ;
on organise des soirées de boxe, que la chaîne internationale ESPN diffuse comme s’il s’agissait de spectacles de cirque de pauvres, de raretés « atypiques » propres au pittoresque tiers-monde en temps de pandémie.
Les résultats des quelques tests effectués ne sont pas portés à la connaissance des patients et les hôpitaux et cliniques d’État sont tenus d’enregistrer les cas comme «maladies respiratoires aty- piques ». Les statistiques officielles ne sont donc aucunement crédibles.
Mais alors que le mal est déclaré inexistant, les hôpitaux sont bondés de patients qui, lorsqu’ils meurent, ne peuvent être veillés et doivent être enterrés sans accompagnement familial, sous sur- veillance policière. Et la peur de la répression se répand, car parler du virus peut se convertir en un acte subversif. Les proches des défunts préfèrent garder le silence.
Le mécanisme de falsification de la vérité est identique à celui qui a été utilisé lorsque, produit de la répression, il y a deux ans, des centaines de morts ont jonché les rues. Ils n’ont jamais existé, ceux qui ont été tués par des tirs de kalachnikov et par les balles de snipers équipés de fusils Dragunov russes et de Catatumbo de fabrication vénézuélienne. Les victimes, répertoriées par les organismes de défense des droits humains, sont mortes à cause de rixes liées à la drogue, de bagarres de rue ou d’accidents de la circulation. Le cynisme dans toute sa majesté, de même qu’autrefois, aujourd’hui de nouveau.

UNE INFECTION CLANDESTINE

Les autorités sanitaires ne reconnaissent que seize cas, dont cinq décès, ce qui, sinistre paradoxe, fait du Nicaragua le pays où le taux de mortalité résultant de la pandémie est le plus élevé au monde. Mais la phase de transmission interne du virus a déjà commencé et l’Observatoire citoyen, une organisation de la société civile qui se consacre à la collecte d’informations, signale déjà près de 800 cas d’infection dans le pays. Infection clandestine.
Il y a quelques jours, 645 professionnels de la santé, tous spécialistes réputés, soutenus par toutes les associations médicales, ont signé une lettre qu’ils ont rendue publique. Cette déclaration sans précédent exige du régime qu’il adopte les mesures de bon sens adoptées dans d’autres pays.
Il est déjà tard, disent les médecins, mais «au moment où la courbe des cas graves commence à monter, il est encore possible de prendre des mesures destinées à atténuer l’impact catastrophique sur le taux de mortalité et sur le système de santé».
C’est un acte courageux, car de nombreux signataires s’exposent à un licenciement des hôpitaux publics pour avoir brisé l’image de l’état de bonheur perpétuel dans lequel vivent les Nicaraguayens, prisonniers de cet irréel et fatal mirage par lequel les porte-parole officiels du régime t’expliquent que rester chez soi n’est rien d’autre qu’un vice de bourgeois.

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11 mai 2020 traduction: hélène roux Source : El País, https://elpais.com/opinion

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Sergio Ramírez est ancien vice-président du Nicaragua après la révolution sandiniste, entre 1984 et 1990. Il a rompu avec le régime de Daniel Ortega depuis 1994. Il est écrivain et lauréat du prix Cervantes 2017.

Publié dans « un virus très politique » des éditions Syllepse le 18 mai 2020.

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