Argentine/Féminisme

Crack Up ! Féminisme, pandémie et après

Par Luci Cavallero et Verónica Gago

Nous publions un article de Luci Cavallero et Verónica Gago, militantes du mouvement féministe #NiUnaMenos en Argentine. Les auteures nous proposent de penser « dans une perspective féministe, au contexte de l’après-crise actuelle et aux sorties possibles par rapport à trois axes principaux : la dette, le droit au logement et la reconfiguration des modes de production ». Quelles sont les issues possibles d’une crise sanitaire et sociale qui conduira à une généralisation de l’endettement à toutes les sphères de la vie, publiques et privées ? En quels termes devrions-nous réfléchir à la centralité de la reproduction dans un contexte d’isolement, d’exploitation de l’espace domestique, et plus généralement, de reconfiguration des formes du travail ? Aujourd’hui, la lutte pour la reconnaissance du travail précaire, du travail reproductif et des soins est plus que jamais centrale.

D’après les images de douleur qui circulent depuis des semaines, aucune banalisation n’est possible. Le virus a simultanément accéléré la compréhension du néolibéralisme dans ses mécanismes mortels sur les corps concrets partout sur la planète. On pourrait dire que ce n’est pas une nouveauté. Le néolibéralisme a montré qu’il coexiste parfaitement avec les machines de mort : celles qui se produisent aux frontières et dans les camps de réfugié.e.s pour ne citer que les plus brutales. Mais maintenant, le virus, qui ne fait pas de distinction de classe et ne sélectionne pas en fonction du passeport, a monté une répétition générale de la vie néolibérale comme un spectacle que nous voyons se produire en ligne, avec un comptage nécropolitique en temps réel. Il en résulte deux lieux d’énonciation qui ne sont pas efficaces pour nous. Un match à mort rapide pour le capitalisme (allant d’un éditorial du Washington Post à des théoriciens établis) ou, en contrepoint, l’insistance sur le fait que la pandémie confirme le contrôle totalitaire du capitalisme sur la vie.


Nous voulons demander, à partir de notre pratique à l’intérieur du mouvement féministe, quelles sont les luttes qui ont impulsé la crise de légitimité du néolibéralisme actuel, et marquer les champs ouverts aujourd’hui dans la crise et de fait qu’elles sont les sorties possibles en jeu. Nous voulons donc mettre en action les clés de lecture que le féminisme a produites pour comprendre l’avenir qui se dessine en ce moment. Autrement dit, peut-on imaginer ce que serait cette pandémie sans la politisation préalable des soins, sans le militantisme pour la reconnaissance des tâches de reproduction et la valorisation des infrastructures d’emplois invisibles, sans la dénonciation de l’endettement public et privé, sans la force des luttes anti-extractivistes pour défendre les territoires du pillage des entreprises ? Ce n’est pas sans raison qu’il existe aujourd’hui un vocabulaire et des pratiques pour dénoncer les effets du pillage de la santé publique, de la surexploitation des emplois précaires et des migrant.e.s, et de l’augmentation de la violence domestique en confinement. Au niveau mondial, les mouvements sociaux sont en alerte car à la fin de la pandémie, il y a un risque de se retrouver avec plus de dettes en raison de l’accumulation des loyers et des services impayés, du prix de la nourriture qui ne cesse d’augmenter et de l’endettement plus important des États qui décident de sauver les banques.
Chaque jour, on dénonce les dérives sécuritaires, militaristes et racistes de la crise. Il est nécessaire d’expliciter les luttes qui traversent cette crise en ce moment, de mettre en évidence les revendications des féminismes et des mouvements contre la précarité en général. Et, enfin, d’insister sur le fait que si le monde change, c’est parce que, comme on peut le lire sur certains murs, la soi-disant normalité était et continue d’être le problème. Nous voulons soulever une série de points qui actualisent un programme ouvert et collectif qui existait avant la pandémie et qui nous sert, en tant que source commune, à respirer et à imaginer des moyens d’en sortir.

3. LA LECTURE FÉMINISTE DU TRAVAIL DEVIENT UNE CLÉ DE L’ANTI-NÉOLIBÉRALISME GÉNÉRAL

La quarantaine amplifie la scène de la reproduction sociale, c’est-à-dire l’évidence de l’infrastructure qui soutient la vie collective et la précarité qu’elle subit. Qui soutient la quarantaine ? Toutes les tâches de soins, de nettoyage et d’entretien, les multiples emplois des systèmes sanitaire et agricole constituent aujourd’hui les infrastructures essentielles. Quel est le critère pour les déclarer comme telles ? Ils expriment la limite du capital : ce dont la vie sociale ne peut se passer pour continuer. Il y a aussi tout un domaine de la logistique et de la distribution du capitalisme de plateforme qui, bien que reposant sur la métaphysique des algorithmes et du GPS, est soutenu par des corps concrets. Ces corps, généralement des migrant.e.s, sont ceux qui traversent la ville du désert, ceux qui permettent – avec leur exposition – d’entretenir et d’alimenter le refuge de beaucoup. Ce sont des domaines de travail qui présentent les caractéristiques d’un travail féminisé et précaire. Les tâches historiquement dépréciées, mal payées, non reconnues ou directement déclarées comme du non-travail se révèlent être la seule infrastructure irremplaçable. Une sorte d’inversion de la reconnaissance. Ici, le travail communautaire a un rôle fondamental : des centres de santé au retrait des poubelles, des cantines populaires aux crèches, tout cela a remplacé ce qui a été successivement privatisé, dépouillé et non financé. Ces tâches sont si irremplaçables que dans de nombreux quartiers, il est devenu impossible de penser à une quarantaine qui implique un confinement dans chaque maison, ce qui a lancé le slogan « Restez dans votre quartier ».
Ces infrastructures collectives sont les véritables réseaux d’interdépendance, auxquels la reproduction est déléguée, tout en restant méprisés. Si cela était clair dans les pays du tiers monde, aujourd’hui la scène est immédiatement mondiale. C’est sur ces tâches que le mouvement féministe a fait une pédagogie de la reconnaissance ces dernières années, en appelant à des grèves internationales et à l’approfondissement des diagnostics qui ont montré la précarité comme une économie spécifique de la violence. Aujourd’hui, ce diagnostic fait la couverture de tous les journaux de la planète. À partir de ce constat, il est nécessaire de réfléchir à la réorganisation globale des emplois – leur reconnaissance, les salaires et les hiérarchies – pendant et après la pandémie. Autrement dit, la pandémie peut aussi être une répétition générale pour une autre organisation du travail. Nous ne pouvons pas être naïves à ce sujet. Le rapport de force ne permet pas de tenir un triomphe pour acquis. La crise de légitimité du néolibéralisme tentera d’être résolue par plus de fascisme : plus de peur, plus de menace des autres comme ennemis et tout ce qui conduit à une élaboration paranoïaque de l’incertitude partagée.


4. LA GRÈVE EN QUESTION OU QUI A LE POUVOIR D’« ARRÊTER »

On pourrait dire que le frein à main sur le monde qu’a déclenché la pandémie ressemble à une fausse « grève ». Après l’énorme grève féministe internationale en Amérique latine (bien qu’en Italie elle n’ait pas pu avoir lieu à cause du coronavirus et qu’en Espagne les féministes aient été accusées de l’avoir faite), ce « retournement » de la grève, de l’arrêt au niveau mondial, est toujours frappant. Et pourtant, la pandémie ne cesse d’être remplie, en son sein, d’appels à la grève : des loyers, des travailleurs d’Amazon, des métallurgistes en Italie, des travailleur.se.s de la santé, des étudiant.e.s.
Comme l’ont déclaré les féministes de la Coordinadora 8M au Chili, il faut une grève des tâches qui ne sont pas essentielles pour la reproduction de la vie. Sans doute, la grève à l’époque du coronavirus est-elle un élément de discussion. D’une part, comme nous l’avons déjà dit, dans cet « arrêt » du monde, les emplois féminisés – ceux que nous rendons visibles avec la grève féministe – sont les seuls qui ne peuvent pas s’arrêter. Et cela est plus clair aujourd’hui que jamais. D’autre part, il y a une exigence de grève des revenus : loyers, hypothèques, services de base, intérêts sur les dettes. Face à des tâches essentielles, ce sont les revenus financiers et immobiliers qui doivent cesser d’être valorisés et ne plus être soutenus par des promesses d’austérité future.
Le champ de bataille du capital contre la vie se joue aujourd’hui sur les emplois déclarés comme essentiels et rémunérés selon ce critère, ce qui implique une réorganisation globale du travail. Le champ de bataille du capital contre la vie se joue aujourd’hui sur notre capacité collective à suspendre l’extraction de revenus (financiers, immobiliers, des transnationales de l’agro-industrie et celles responsables de l’effondrement écologique) et à modifier les structures fiscales. Ce champ de bataille n’est pas abstrait. Il est constitué de chaque lutte dans la crise, de chaque initiative concrète. Le défi consiste à relier les demandes qui émanent de divers territoires et à les transformer en un horizon futur ici et maintenant.

Texte initialement paru en espagnol sur Revista Anfibia et sur El Salto Diario

Publié sur le site « Plateforme d’enquêtes militantes » le 13 avril 2020

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