Rwanda

Génocide contre les Tutsi de 1994 au Rwanda: les mots sont importants

Par Jessica Gérondal

Nous avons souhaité, avec mon amie Nancy, nous adresser à nos semblables, les jeunes rwandais.e.s de notre génération. À ces jeunes rwandaises et rwandais qui comme nous et pour diverses raisons, n’ont pas été guidė.e.s afin de s’approprier notre histoire nationale ainsi que notre mémoire douloureuse mais néanmoins résiliante.

Il y a 26 ans, la mort se répandait sur les collines du Rwanda avec une rapidité effroyable. En trois mois, plus d’un million de Tutsi de tous âges, classes sociales, et régions du pays perdirent la vie. Pas dans une folie meurtrière arbitraire comme seuls les peuples de sauvages en auraient le secret (on vous voit les blancs). Bien au contraire, ces personnes furent victimes d’une idéologie suprématiste, instillée dans la population des années avant son aboutissement génocidaire. Car c’est bien un génocide qui fut perpétré au Rwanda sous les regards indifférents, voire voyeuristes, de la communauté internationale. Incité.es par les cadres administratifs et politiques, puis par des appels à la radio, des milliers de rwandais.es « se mirent au travail ». Le « travail » consistant à exterminer les Tutsi, alors aussi appelés inyenzi, qui signifie cafards.

La distinction « ethnique » au Rwanda n’est pas culturelle, mais plutôt historique, politique, et sociale.

Historique tant le (néo)colonialisme européen a façonné nos représentations. « Hutu », « Tutsi », « Twa » : ces groupes n’étaient qu’un seul et même peuple, ancestralement distingués sur la base de la richesse matérielle. Les Hutu, les Tutsi, et les Twa parlent la même langue, vivent sur les mêmes collines, se marient entre eux, et ont les mêmes pratiques culturelles et religieuses. Dès leur arrivée en 1895, les pouvoirs coloniaux allemands, puis belges, construisirent les « ethnies » Hutu, Tutsi, et Twa, à partir de présupposés racistes sur les phénotypes « supérieurs ». Ce sont d’ailleurs les Belges qui dans les années 1930 imposent la mention de l’ethnie sur les cartes d’identités, mention qui se révèlera funeste pour des milliers de Tutsi.

Politique, car cette entreprise d’extermination systématique et gratuite ne pouvait être justifiée que par l’altérisation et la déshumanisation des Tutsi. Le pouvoir politique érigea les Tutsi comme des ennemis de l’intérieur au fil des décennies, au moyen de politiques discriminantes, de discours menaçants, et de campagnes médiatiques qui empoisonnèrent bien des esprits. Bien avant 1994, des milliers de Tutsi avaient subi pogroms, exils forcés, et humiliations publiques aux mains des gouvernements successifs. L’immobilisme, voire la collaboration active, de certains États dans la mise en œuvre du génocide fait de ce sujet un brulot notamment en France (vive Mitterrand, hein ?).

Sociale, car le génocide est une marque indélébile à tous les niveaux de la société rwandaise. Les rescapé.es vivent avec des traumatismes insurmontables, souvent au sein des mêmes communautés où leurs proches furent massacrés. Celles et ceux qui n’étaient pas visé.es par les génocidaires, car iels n’étaient pas Tutsi, ont été témoins d’une injustice et d’une brutalité inqualifiable, quand iels ne les ont pas encouragées. Les tueurs encore en vie, qui reconnaissent plus ou moins leur participation à cette atrocité, posent la question de la reprise de la vie en commun dans un pays où leurs crimes passés, si haineux, font peser le doute sur la capacité du Rwanda à prévenir une autre tragédie. Enfin, les donneurs d’ordre, pour beaucoup exilé.es à l’étranger, tentent encore aujourd’hui de légitimer l’illégitimable.

Et nous ? Les Rwandais.es de moins de trente ans, qui n’étions pas né.es ou trop jeunes pour se souvenir charnellement de 1994 ? Comment s’approprier notre histoire, de nos positions disparates sans être happé.es par réflexions qui nous paraissent problématiques, voir insensées ? Comment honorer la mémoire des victimes du génocide des Tutsi, lorsque notre construction identitaire s’est faite sans ces considérations ethniques ? Que l’on apprît bien tard que le Rwanda n’était pas juste le pays des Rwandais.es, mais qu’il y avait des distinctions importantes car elles expliquent pourquoi certain.es ont connu leurs grands-parents, et pas d’autres ?

Tout d’abord, il est important de choisir ses mots avec attention pour discuter des événements d’avril à juillet 1994 au Rwanda. Il ne s’agit pas d’un « génocide rwandais », ou d’un « génocide au Rwanda », encore moins d’une « guerre entre les Tutsi et les Hutu », pas plus que d’un « massacre interethnique ». « Génocide » est un terme juridique qui souligne l’intention exterminatoire de politiques publiques à l’échelle d’une population. Les victimes d’un génocide sont clairement et publiquement identifiées par le pouvoir, leur extermination planifiée par l’état, et les massacres sont intentionnels et indiscriminés au sein du groupe vise(1). Distinguer les actes génocidaires des autres crimes de masse dans la région permet d’affiner notre conception des engrenages politiques et sociaux qui l’ont permis : il ne s’agit en rien de concurrence mémorielle.

Les mots sont importants, pour la justice et la mémoire des victimes, mais aussi pour notre histoire et notre futur. Utiliser la bonne sémantique nous permet de saisir concrètement les modalités des massacres ayant eu lieu pendant ces trois mois funestes : la violence n’était pas mutuelle. Il ne s’agissait pas de règlements de compte à l’échelle d’un pays. Au Rwanda, il y a eu des victimes qui n’étaient pas Tutsi, mais elles le furent car présumées Tutsi ou considérées comme des traîtres a l’idéologie du hutu power. La finalité de ces violences était indéniablement d’exterminer les rwandais Tutsi. 

Ensuite, comment se souvient-on de ce qu’on n’a pas vécu ? De ce dont nos ainé.es – quand ils et elles vivent encore – ne nous parlent que peu voire pas du tout ? De ces réalités historiques, contestées dans des querelles entre chefs d’état et académicien.nes en manque de reconnaissance, qui ont lacéré nos collines de profondes cicatrices ? Pourquoi accepter ce fardeau mémoriel, quand il serait plus simple de considérer le génocide en tons sépia, comme une relique symbolique d’une terre où ne vivons pas ? Chaque année, et dans de nombreux autres pays, des évènements officiels ou solennels sont organisés le plus souvent autour des témoignages de survivant.es. Faire corps avec ces personnes, avec humilité et compassion, est indispensable. Commémorer le génocide des Tutsi, c’est signifier aux victimes que nous n’oublions pas leur douleur, que nous ne les tenons pas pour responsable des crimes commis, que nous voulons nous aussi voir la justice faire son oeuvre partout où les génocidaires et les collaborateur.trices se trouvent.

Il y a également des questions qui émergent du contexte Européen dans lequel nous avons grandi. Des questions qui deviennent rhétoriques à mesure que l’on prend conscience que le mépris à l’égard des peuples colonisés fait partie du logiciel. Pourquoi recevons-nous moins d’instruction scolaire sur le génocide des Tutsi, ses causes et ramifications, que sur les dynasties médiévales françaises ? Aussi, est-ce acceptable de voir la mort de plus d’un million de rwandais Tutsi régulièrement minimisée, voire tournée en dérision par l’élite « pas raciste » de cette médiocratie(2) ? Lorsque le 7 avril 2020, Constance Pittard, dans l’émission « par Jupiter » sur France Inter(3) précède ces propos d’un rituel « c’était déjà un petit peu tendu, avant la pandémie et le confinement de faire des blagues sur rien, sans avoir les défenseurs du rien au cul qui s’insurgent » pour faire un parallèle entre bataille de polochons et génocide : « oreillers ou machettes, ça se joue à peu des fois pour que ça tourne au drame ! », cela ne peut que nous interpeler : pourquoi nos mort.es ne méritent pas le respect accordé à d’autres ?

Les mots sont importants.

Nancy Nzeyimana Cyizere & Jessica Gérondal Mwiza.

Publié sur le blog de Jessica Gérondal le 12 avril 2020

______

1- Piton, Florent. Le génocide des Tutsi du Rwanda. Paris: La Découverte, 2018.
2 – Le Pennec, Tony. « Rwanda : Le Monde s’excuse pour un dessin ». Arrêt sur images, 13 avril 2019. https://www.arretsurimages.net/articles/rwanda-le-monde-sexcuse-pour-un-dessin.
3 – « Génocide ou bataille de polochon – La chronique de Constance ». Par Jupiter. France Inter, 7 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=obkmYP96K0M&feature=youtu.be.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s