Monde du travail/Suisse

Le retour de la journée de travail dans la question sociale du 21e siècle.

Nicola Cianferoni*

D’un objet hautement conflictuel de la lutte des classes, le temps de travail a été relégué en deuxième plan au fil des années, derrière des nouveaux enjeux liés à la flexibilité, aux risques psychosociaux ou aux inégalités entre les sexes. Le néolibéralisme a profondément changé le travail et l’emploi dans nos sociétés. Dans une perspective d’émancipation sociale, il est indispensable de comprendre ses impacts sur ce que Friedrich Engels avait défini comme « la situation de la classe laborieuse »[1]  Aujourd’hui, cette classe laborieuse ne se trouve plus seulement dans les usines à fabrication industrielle, mais aussi dans les centres d’appels, les hôpitaux, les supermarchés, etc.

Je vais décrire brièvement les trois phénomènes de l’intensification, la disponibilité temporelle et la déqualification que j’ai observés empiriquement. Ils ne représentent pas une nouveauté en tant que telle. La prise en compte de la période historique actuelle me conduit cependant à questionner l’évolution de la journée de travail dans les rapports sociaux de classes.

Travailler plus vite, travailler en moins de temps

L’intensification consiste, pour la travailleuse et le travailleur, soit à produire une quantité de travail donnée en moins de temps, soit à produire une plus grande quantité de travail en un temps donné. Karl Marx décrit ce phénomène comme l’impulsion consistant à contraindre le travailleur ou la travailleuse à « dépenser au moyen d’une tension supérieure, plus d’activité dans le même temps, à resserrer les pores de sa journée et à condenser ainsi le travail à un degré qu’il ne saurait atteindre sans ce raccourcissement [de la journée de travail] »[2] En son temps, Marx avait constaté que l’intensification intervenait en réaction à la réduction légale du temps de travail. Dans la grande distribution que j’ai étudiée, le temps de travail ne diminue pas, mais toutes les fonctions hiérarchiques sont pourtant touchées par l’intensification.

Les gérants ne disposent plus d’assez de personnel pour la gestion des magasins. Ils y font face en effectuant des tâches de manutention durant les horaires d’ouverture, puis en s’occupant des tâches administratives après la fermeture. Les chef·fe·s d’équipe sont chargé·e·s de la manutention des rayons au même titre que leurs collègues, mais gèrent aussi les équipes et se retrouvent en première ligne en cas de dysfonctionnements. Toutes les travailleuses et les travailleurs sont de plus en plus polyvalent·e·s parce qu’ils doivent remplacer les collègues absent·e·s. Les employé·e·s de caisse, la polyvalence, la connaissent aussi: ils·elles alternent encaissement des client·e·s et coups de main dans les rayons. Ainsi, les magasins ressemblent à l’usine. Les logiques industrielles compriment les temps dans l’exécution des tâches, accélèrent la circulation des marchandises et font de chaque travailleuse et travailleur le maillon d’une chaîne invisible.

L’impact des nouveaux rythmes sociaux sur le travail

La disponibilité temporelle touche à l’un des aspects les plus problématiques pour la vie sociale des travailleuses et travailleurs. Elle prend en l’occurrence deux formes différentes. D’une part, les cadres sont amenés à dépasser régulièrement la durée de travail contractuelle ou conventionnelle. La semaine de 45–55 heures est courante pour les gérant·e·s, comme celle de 45–47 heures l’est pour les chef·fe·s d’équipe. D’autre part, les longues journées de travail et les horaires irréguliers (dont la prévisibilité ne dépasse généralement pas deux semaines) concernent davantage les travailleuses et les travailleurs sans fonction hiérarchique. Les enseignes de la grande distribution s’appuient sur le changement des rythmes sociaux pour étendre les heures d’ouverture des magasins et élargir leurs parts de marché. Le contexte social est celui d’une flexibilisation croissante des horaires de travail, où les temporalités des uns et des autres tendent à se désynchroniser.

C’est la raison pour laquelle certain·e·s travailleuses et travailleurs voient de bon œil les achats tardifs ou ceux du dimanche. Cela peut cependant accroître l’irrégularité des horaires du personnel de la grande distribution. Et pourquoi ne faudrait-il pas flexibiliser ultérieurement le travail de toutes et tous si les magasins sont toujours ouverts? La classe laborieuse se retrouve ainsi opposée à elle-même. « Ouvrir les magasins le dimanche c’est aider la classe ouvrière en tant que consommatrice et la brimer en tant que productrice »[3] . Mais ces clivages touchent aussi aux rapports sociaux de sexe, car la disponibilité temporelle pénalise davantage les femmes. Dans le couple, elles sont encore trop souvent seules à prendre en charge la double journée de travail, à savoir le cumul entre travail salarié et travail domestique.

Remplacer les humains par des machines

La complexité d’une opération présuppose une difficulté sur le plan technique. Un apprentissage est alors nécessaire pour l’exécution du travail et sa durée détermine en dernière instance le niveau de la qualification. Celle-ci peut être comprise comme la reconnaissance sociale d’un « acte éduqué »[4]  par lequel la travailleuse et le travailleur agissent sur les objets de leur travail. Les qualifications introduisent donc un étalon de mesure et une hiérarchie sociale au sein de la classe laborieuse. La mécanisation de la production ne se réduit pas au remplacement des humains par des machines, mais transforme l’organisation du travail et la hiérarchie des emplois. Les un·e·s se qualifient lorsqu’ils conçoivent et construisent des machines complexes, les autres se déqualifient lorsque la production peut se passer de leur savoir-faire technique.

Dans mon enquête, j’ai observé que l’automatisation dans la production de la viande déqualifie les bouchers·ères employé·e·s par les supermarchés. Les boucheries au plot sont de plus en plus rares et leur présence est limitée aux grandes surfaces. Lorsque des bouchers·ères subsistent dans les magasins, ils·elles sont éloigné·e·s de leurs activités traditionnelles (coupe de la viande, sa disposition sur un plot pour la mise en vente et conseil à la clientèle). Ils et elles se déqualifient parce que leur activité principale consiste maintenant à remplir les frigos en libre-service de barquettes déjà confectionnées. En effet, la viande est désormais produite suivant des procédés industriels. Dans des usines alimentaires, ce sont les ouvrières et ouvriers dit·e·s spécialisé·e·s, qui travaillent à la chaîne comme dans l’industrie automobile, qui ont remplacé les bouchers·ères.

Saisir la portée de ces transformations dans la période historique actuelle

Les années 1990 marquent un tournant historique: l’intensification, la disponibilité temporelle et la déqualification ne sont plus compensées par une réduction de la durée du travail. Le néolibéralisme n’a pas changé seulement les paradigmes de la production, mais aussi les rapports de force entre classes sociales. Cela signifie que les gains de productivité ne sont plus obtenus seulement par l’automatisation de la production: de plus en plus, ils incluent aussi un usage plus intensif et plus extensif du temps de travail. La flexibilité, les risques psycho-sociaux ou les inégalités entre les sexes ne peuvent pas être dissociés de la journée de travail. Ils en font pleinement partie.

Dans mon livre, je m’appuie sur les concepts théoriques de plus-value absolue et de plus–value relative développés par Karl Marx[5] pour avancer cette hypothèse: l’extorsion de richesse par le capital sur le travail repose de nouveau sur la combinaison entre plus-value absolue (allongement de la durée du travail combiné avec l’intensification) et plus-value relative (augmentation de la productivité, déqualification), comme c’était déjà le cas de la première Révolution industrielle jusqu’à la fin du 19e siècle. Le changement des rythmes sociaux combiné avec les pressions très élevées que les travailleuses et travailleurs connaissent déjà sur les lieux de la production pourrait alors remettre la journée de travail au cœur de la question sociale dans les années à venir.

*Article publié dans « cahier émancipationS » 355 journal de SolidaritéS

Le cercle la Brèche a invité Nicola pour une conférence débat le 10 octobre 2019 à 18h15 à Uni-mail Genève salle MR150

Une interview de Nicola Cianferoni sur le travail dans la grande distribution : https://www.rts.ch/play/radio/tribu/audio/le-travail-dans-la-grande-distribution?id=10686946 

La préface du livre publié par le site Entre les lignes entre les mots

Compte-rendu d’une soirée chez UNIA la Chaux-de-fonds le 28 février 2020 dans le journal Tribune Libre

Pour commander le livre de Nicola Cianferoni : https://www.nicolacianferoni.ch/produit/seismo/?mc_cid=2de0823c9e&mc_eid=fc0285f510


[1] Engels, F. (1973). La situation de la classe laborieuse en Angleterre [1844]. Paris, Éditions sociales.

[2] Marx, K. (1973). Le Capital. Critique de l’économie politique [1873]. Livre I, Tome II, traduction de J. Roy. Paris, Éditions sociales, p. 92.

[3] Rolle, P. (1997). Où va le salariat? Lausanne, Page deux, p. 108.

[4] Naville, P. (2012). Essai sur la qualification du travail. Paris, Syllepse.

[5] Marx, K. (1973), op. cit.

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