Education et formation/France

Mobilisation estudiantine en France: «Étudiants et travailleurs, il n’y a qu’ensemble qu’on pourra gagner»

A l’occasion du dernier week-end des jeunes du Mouvement pour le socialisme (MPS-BFS), Steven, jeune étudiant, livreur chez Deliveroo-Paris et militant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) est intervenu pour nous présenter la lutte des livreurs et livreuses de Deliveroo contre l’uberisation de leurs conditions de travail. Nous avons profité de cette occasion pour l’interviewer à propos des occupations des universités et du mouvement social en France.

En quelques mots, qu’est-ce qui est en train de se passer en France dans les universités et au-delà?

Il y a plusieurs choses. Le gouvernement Macron essaie de faire passer une loi sur la sélection à l’université qui instaure de fait une sélection dans l’accès aux études supérieures[1] .

Actuellement, en France, avec un baccalauréat on peut s’inscrire directement dans n’importe quelle faculté (histoire, sociologie, philosophie, etc.). Donc, sans sélection. Le “problème” est qu’il y a beaucoup plus d’étudiants aujourd’hui qu’il y a quelques années. Les filières universitaires sont surchargées et pour répondre à cette situation, le gouvernement veut instaurer une sélection des étudiant·e·s, alors qu’il faudrait construire plus de facultés.

Manifestation de lycéen·ne·s à Lille (février 2018)

La riposte a été une mobilisation importante qui a commencé dans les Facs contre cette loi promue par le gouvernement. En même temps, le gouvernement essaie de faire passer une réforme du baccalauréat[2] dont le but est d’accélérer le “tri” de chaque lycéen·ne à travers le changement du logiciel et de l’algorithme qui permet de faire cette répartition. L’ancien logiciel utilisé, APB, ne marchait pas et il a été remplacé par un autre qui s’appelle « ParcoursSup », qui ne fonctionne pas non plus.[3]

De plus, le gouvernement attaque sur plusieurs autres “fronts” en même temps. À l’heure actuelle, il essaie aussi de réformer le statut de cheminots de la SNCF. Les travailleurs et travailleuses du rail sont traités de “privilégiés” en raison de leurs conditions de travail et d’une certaine sécurité qui ont été obtenues à travers les luttes du passé. Celles-ci ont été progressivement détruites pour les autres travailleurs et travailleuses et le gouvernement s’en prend maintenant aux cheminots.

Cela a donné lieu à la mobilisation et à des résistances à la SNCF, avec notamment des salarié·e·s organisé·e·s dans des syndicats comme la Centrale Générale du Travail (CGT) et Sud-Solidaire.

Pourrais-tu nous dire quelques choses de plus à propos de la mobilisation des étudiant·e·s?

Face à ce projet de loi, depuis deux mois, les étudiant·e·s ont commencé à se mobiliser, il y a de plus en plus de facs occupées et aujourd’hui, plusieurs établissements sont bloqués. À Toulouse, les étudiant·e·s de l’Université Jean-Jaurès, depuis plus d’un mois, ont voté la fermeture et l’occupation des bâtiments jusqu’au retrait du projet de loi. Dans les universités se sont créées des espaces d’auto-organisation où les étudiant·e·s et les professeur·e·s proposent des cours alternatifs et les assemblées rassemblent jusqu’à 1500-2000 personnes et organisent l’opposition. Ce n’est donc pas seulement une mobilisation étudiante, les étudiant·e·s se joignent au personnel administratif et aux professeurs qui sont aussi en grève et élaborent des revendications communes comme l’augmentation des budgets pour les facultés.

La réponse du gouvernement est très dure. La police est entrée dans plusieurs universités pour déloger violemment les étudiant·e·s qui occupaient les lieux. D’autres modalités de répression sont encore plus inquiétantes. À Montpellier, le doyen a laissé rentrer dans l’auditorium occupé, une milice fasciste cagoulée et armée de bâtons et de teasers pour taper et virer les occupant·e·s.

Dans ce cadre, la résistance s’est élargie et elle s’oppose désormais à la fois contre le projet de loi et contre la répression des étudiant·e·s mobilisé·e·s. En ce moment, il y a des coordinations nationales avec des délégués des diverses universités qui se réunissent toutes les deux semaines pour fixer les modalités de la grève et fixer des journées d’actions et mobilisations.

En France, à l’occasion de l’anniversaire des 50 ans de Mai 68, la participation des étudiant·e·s aux mouvements de protestation plus larges fait peur à un gouvernement, qui est de moins en moins soutenu et qui a de moins en moins d’assises populaires. Le gouvernement continue à diffuser des mensonges sur la sélection universitaire, en disant qu’il n’y en a pas. Il répète ce refrain en boucle !

Penses-tu qu’il y aurait quelque chose de similaire à mai 68, une convergence de luttes comme à l’époque?

Mai 68 fut un moment fédérateur du mouvement étudiant en France très importante dans l’histoire de la lutte de notre classe sociale. Toutefois, nous ne voulons pas nous limiter à une célébration historique de cette période. Nous voulons recommencer Mai 68 et aller plus loin.

Aujourd’hui, on a tout autant de raisons de se révolter en tant qu’étudiant·e·s qu’en Mai 68 ! Le nombre de facs qui sont bloquées est de plus en plus important. Il y a de plus en plus de mobilisations étudiantes qui s’organisent collectivement en assemblée. On est bien partis pour recommencer un autre mouvement, qu’on espère, aura autant d’ampleur, voir plus, que celui d’il y a 50 ans.

Pourrais-tu nous dire quelque chose à propos de l’initiative des «facs ouvertes»? Vous animez des activités dans les facultés ouvertes à toute la population, aux travailleurs et travailleuses en grève…

Exactement ! Quand je dis que les facs sont bloquées, j’entends que le fonctionnement ordinaire au service du marché du travail capitaliste est bloqué. En termes de transmission du savoir et de formation de la population, elles sont par contre plus ouvertes que jamais. Les étudiant·e·s qui les occupent et qui s’auto-organisent proposent des cours alternatifs avec les professeur·e·s et le personnel académique. Ils/elles mettent aussi à dispositions les locaux universitaires aux travailleurs et travailleuses en grève pour y tenir des assemblées générales.

On voit que, en fait, une fac occupée permet de se réapproprier des espaces et d’élaborer des programmes universitaires avec la participation de toute ladite « communauté universitaire », étudiant·e·s compris. Il y a des personnes qui ne sont jamais entrées dans une université qui y entrent pour la première fois dans le but d’assister à un cours, discuter, débattre et pour s’organiser collectivement. Il s’agit d’une initiative aussi très symbolique. Face à un projet du gouvernement qui veut renforcer la sélection à l’université, nous ouvrons nos facs à toutes et à tous.

Comment est-ce que vous essayiez de faire la jonction avec les cheminots et les travailleurs et travailleuses des autres secteurs en grève ?

Les salarié·e·s du rail sont actuellement en grève. Ils ont répondu à l’appel de la CGT et ils font grève deux jours tous les cinq jours jusqu’à fin de juin. Ils ont donc planifié 30 jours de grève. Mais ce ne sont pas les seul·e·s. Il y a, par exemple, les travailleurs et travailleuses du nettoyage et les éboueurs à Paris, les bureaux de poste d’un département entier qui sont en grève après le licenciement d’un camarade syndicaliste (Gaël Quirante, très reconnu dans son département) et revendiquent à la fois sa réintégration et des meilleures conditions de travail. En tant qu’étudiant·e·s, nous travaillons pour lier ces secteurs et pour nous coordonner avec eux. Régulièrement par exemple, nous appelons tous les étudiant·e·s dans toutes les facs à rejoindre la manifestation des cheminots. Nous avons fait des banderoles de soutien avec des slogans tels que «cheminots-étudiant.es, tous solidaires».

De notre point de vue, il n’existe pas un gouvernement e un système qui s’en prend aux étudiant·e·s et un autre gouvernement et un autre système qui s’en prend aux cheminots et ainsi de suite. Nous nous battons contre le même gouvernement et le même système qui veut instaure la sélection à l’université et en même temps et selon la même logique veut détruire le statut des cheminots. C’est ce type de solidarité qu’on essaie de la mettre en place avec les cheminots, mais également avec les autres secteurs en lutte tels que les postiers, les infirmièr·e·s, les salarié·e·s d’Air France… On sait très bien qu’en tant qu’étudiant·e·s nous ne pouvons pas bloquer l’économie. Pour cette raison, plus nous rejoignions les autres secteurs, plus on aura des chances de gagner. Ce sentiment est largement partagé parmi les étudiant·e·s. 

Certains syndicalistes de la CGT, s’opposent à une jonction avec les étudiants, peux-tu nous dire quelques mots à ce sujet ?

La CGT reste le plus grand syndicat de France et celui qui a la plus grande capacité de mobilisation. Mais c’est une bureaucratie, comme toutes les grosses centrales syndicales. Ils veulent garder la main sur le mouvement. On voit par exemple que cette stratégie de grève perlée (deux jours tous les cinq jours) est catastrophique, car faire grève tous les 5 jours pendant 3 mois ce n’est pas autant radical que faire une grève illimitée, reconductible, qui mette une vraie pression au gouvernement.

Depuis quelques années, la CGT n’a pas de confiance dans ses propres forces et a peur de se lancer dans un mouvement dont elle va perdre le contrôle. En tant qu’étudiant·e·s, nous essayons de développer des espaces d’auto-organisation en ouvrant les facs aux cheminots, pour qu’ils puissent y tenir des assemblées générales, des comités de grève, etc.

Nous essayons de faire de la politique et de se rapprocher des cheminots. C’est effectivement comme en Mai 68 : étudiant·e·s et travailleurs·euses, il n’y a qu’ensemble qu’on pourra gagner!

Comment vous vous organisez et qu’en est-il de l’Union National des Étudiants de France (UNEF)?

L’UNEF est de même en perte de vitesse. C’était le grand syndicat de Mai 68, aujourd’hui il y a très peu d’étudiant·e·s syndiqué·e·s et elle connaît une crise interne depuis plusieurs années. C’est pourquoi elle cherche aussi à garder la main sur le mouvement. Toutefois, ce mouvement leur échappe parce que les étudiant·e·s ne sont pas habitué·e·s aux structures bureaucratisées. Ils créent beaucoup plus facilement d’espaces d’auto-organisation par rapport à la CGT et aux salarié·e·s parce que l’auto-organisation est une pratique enracinée dans le mouvement estudiantin.

L’UNEF veut garder la main sur le mouvement et prône un contenu réformiste tout en essayant de prendre la place des autres collectifs dans le but de négocier avec le gouvernement. Cela va à l’encontre de ce que toutes les facs mobilisées revendiquent clairement : ce qu’on veut c’est le retrait de la loi et on n’arrêtera pas de se mobiliser tant que la loi ne sera pas retirée !

Comment le mouvement étudiant est-il organisé ?

Lors des assemblées générales locales, nous mandatons les élu·e·s à la coordination nationale où se trouvent les étudiant·e·s d’autres facs. Nous essayons d’avoir une coordination dans toutes les facs. Ce n’est pas toujours facile : il faut trouver des dates pour des mobilisations propres aux étudiant·e·s, appeler à la solidarité avec les cheminots, etc. Si dans des assemblés régionales on dit : « on veut voter la grève illimitée jusqu’à ce que la loi soit retirée », « on veut voter une motion de soutien aux cheminots», etc. les délégué·e·s qui participent à la coordination nationale vont défendre ces décisions dans les assemblées locales.

Pour cette raison, l’UNEF invente des faux représentant·e·s dans les universités pour envoyer un maximum de délégué·e·s pour à la fois empêcher l’auto-organisation et avoir la mainmise sur le mouvement et choisir ses propres dates de mobilisation.

Quelle est la place des lycéen·ne·s dans la lutte ? Cette catégorie d’étudiant·e·s s’était beaucoup mobilisée contre la « Loi Travail» …

Depuis quelques années, il y a des grosses mobilisations dans les lycées. Ce fut le cas lors des manifestations contre la «Loi Travail», mais même avant, dans le cadre de l’«affaire Leonarda»[4]. Il y a une grosse tradition de lutte dans les lycées, ce qui fait qu’aujourd’hui, avec la question de la sélection pour accéder aux universités, les lycéen·ne·s comprennent qu’ils/elles seront les premièr·e·s a en payer les conséquences.

Il y a donc des grosses mobilisations dans les lycées qui ont été très fortement réprimées. Les autorités envoient les CRS et la BAC[5] pour taper les lycéens qui occupent leurs lycées. Il ne se passe pas une journée sans qu’il ait des lycéen·ne·s qui se fassent tabasser ou qu’il y ait des arrestations arbitraires. Le but c’est d’empêcher les lycéens de se mobiliser. Pour l’instant, cette stratégie ne fonctionne pas parce que les lycéen·ne·s sont déterminé·e·s et les liens avec les étudiant·e·s universitaires leur permet d’avoir des espaces d’organisation plus accessible que dans un lycée où il y a une pression administrative beaucoup plus forte.

Quelles sont les perspectives pour le mouvement étudiant et le mouvement social en France ?

Nous envisageons de mener des incitatives toujours plus large. Dans toutes les universités, nous faisons en sorte qu’il y ait le maximum de facultés qui sont mobilisées, de trouver des dates communes de mobilisation spécifiques aux étudiant·e·s qui permettent d’exprimer nos revendications particulières.

En même temps, nous continuerons à soutenir les travailleurs et travailleuses en lutte et nous œuvrons dans la perspective d’une grève générale. Notre but c’est de lancer une grève générale avec à la fois les étudiant·e·s et tous les secteurs de la société qui sont touchés par les politiques du gouvernement Macron, c’est-à-dire l’ensemble des couches populaires.

Des grosses journées de mobilisation sont prévues au cours du mois de mai. Malheureusement, les facultés vont bientôt fermer et auront bientôt lieu les partielles et les examens. Ça sera plus difficile se mobiliser en tant qu’étudiant·e·s durant l’été. Il faut donc que les mouvements sociaux puissent converger le plus vite possible et ouvrir concrètement la perspective d’une grève générale.

Notes

[1] La loi modifie entre autres l’accès à l’université en permettant à chaque université de fixer des prérequis pour choisir les étudiant.e.s. Actuellement cela se fait par tirage au sort.

[2] Le nouveau bac en trois points : La réforme prévoit 1) Quatre épreuves terminales et un contrôle continu. 2) La fin des filières. 3) Un grand oral de maturité.

[3] APB signifie Admission Post Bac, c’est un logiciel qui permet de s’inscrire dans une FAC, si le nombre de candidat ne dépasse pas le nombre de place pas de problème. Dans le cas contraire, toute une série de critère sont mis en place pour faire la sélection tels que des critères géographiques. En dernier lieu un tirage au sort devant huissier.

Avec « parcoursup » une liste de compétence a été publié par le ministère pour chaque discipline, ce sont les attendus (prérequis). Le tirage au sort disparait au profit de la sélection.

[4] L’affaire Leonarda Dibrani a eu un grand retentissement médiatique en France à la suite de l’expulsion vers le Kosovo, le 9 octobre 2013, d’une famille immigrée d’origine rom dont une fille mineure, Leonarda Dibrani, qui a été interpellée lors d’une sortie scolaire. Cette affaire a suscité de nombreuses mobilisations dans les lycées français.

[5] Les Compagnies républicaines de sécurité, également connues sous le sigle CRS, forment un corps spécialisé de la police nationale en France. Leur domaine d’intervention est le maintien ou le rétablissement de l’ordre public et la sécurité générale.

La BAC est la police anti criminalité de la police nationale. Les policiers des différentes BAC de France, peuvent assurer leurs missions en civil ou, moins fréquemment, en uniforme. (Source Wikipédia)

 

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