Argentine/Féminisme/International

Argentine. Une mauvaise année pour les femmes

En vue de la conférence-débat sur les violences faites aux femmes en Argentine et la riposte sociale du mouvement Ni Una Menos (pas une de moins), qui se tiendra lundi prochain, le 15 janvier, à 20h à L’Usine, nous publions ici un texte qui résume la situation des droits des femmes en Argentine pour l’année 2017. Cet article est paru en espagnol sur le site de Pagina12, le 31 décembre 2017. 

par Mariana Carbajal

Manifestation à Buenos Aires contre la réforme du système des retraites, lors du vote à la Chambre des députes (18 décembre 2017)

Graciela Tancredi vit à Gerli, commune de Lanús (Buenos Aires). «Ça me touche beaucoup la réforme des retraites, je suis très angoissée» dit-elle à Página12.[1] Elle a 58 ans et 25 ans de cotisations. «Pendant ma vie, j’ai effectué différents travaux. J’ai aussi 10 ans de monotributo [impôt simplifié dans lequel les indépendants paient une cotisation mensuelle qui comprend la TVA, les assurances maladies et chômage]. D’après ce que j’ai compris, je ne peux pas recevoir de retraite, car j’ai cotisé seulement 25 ans sur les 30 nécessaires pour toucher une bonne retraite (à hauteur de 50% de mon salaire).»

Elle a aussi une pyme [pequeña y mediana empresa – petite et moyenne entreprise]. «Je travaille dans le textile, mais mes machines sont arrêtées. Je n’ai pas de commandes à cause des importations. Ça veut dire que je ne peux ni toucher une rente ni continuer à travailler. Si je prends ma retraite, je recevrai moins que le minimum, ou alors il faut que je travaille jusqu’à 70 ans pour recevoir le minimum légal. »

Beaucoup de femmes vivent des situations similaires. Nous, les femmes qui rentrons et sortons du marché du travail, conditionnées par la maternité et la prise en charge de l’éducation des enfants (un travail non reconnu et non rémunéré) et qui acceptons les travaux les plus précarisés, très souvent du travail au noir, nous sommes les plus touchées par cette réforme des retraites que le gouvernement vient d’appliquer. Cela a été sans doute l’une des pires nouvelles de l’année, mais pas la seule.

Une étude de 2017 indique que les inégalités de genre persistent et que les féminicides ont augmenté. Le Ministère de l’Éducation continue à diminuer les programmes d’éducation sexuelle et le Congrès a esquivé une fois de plus la discussion sur la dépénalisation et la légalisation de l’avortement. La criminalisation des protestations cible plus les femmes: la police a arrêté arbitrairement des militantes féministes pour avoir fait des tags avec des messages contre les violences machistes ou alors seulement par le fait d’avoir participé à une manifestation.

Une fille a même été arrêtée à Buenos Aires pour avoir embrassé sa compagne. La justice machiste et myogène continue à ne pas protéger correctement ces centaines de femmes qui dénoncent les violences de genre ou elle ne les cherche pas lorsqu’elles disparaissent, comme ce fut le cas pour Johana Ramallo, âgée de 23 ans, dont on n’a plus de nouvelles depuis qu’elle a été vue pour la dernière fois à ciudad de La Plata [capitale de la province de Buenos Aires] il y a 5 mois. Lorsque sa mère Marta est allée dénoncer sa disparition au poste de police, ils lui ont répondu qu’elle avait certainement pris la fuite avec un garçon.

Finalement, parmi les septante licenciements annoncés il y a quelques jours au Ministère de la Défense, on trouve une conseillère juridique qui a étudié soixante cas de militaires accusés de violence de genre.

La parité

Le projet de loi sur la parité dans les listes pour les élections législatives est l’une des rares lois votées au niveau national – si ce n’est la seule – qui élargie les droits des femmes. Or, la nuit du 23 novembre 2017, des députées de plusieurs partis ont réussi à approuver ce projet au parlement avec 65 votes favorables, 4 contraires et 2 abstentions. Paradoxalement, aujourd’hui la Chambre des Députés compte moins de femmes que lors de la législation précédente. Jusqu’au 6 décembre, on dénombrait 155 hommes et 102 femmes alors que maintenant il y a 159 hommes et 98 femmes.

8M

Toutefois, la liste des bonnes nouvelles pour les femmes est courte. La plus significative est peut-être la convocation à la première grève internationale des femmes le 8 mars 2017. Les manifestations qui ont eu lieu dans les rues de Buenos Aires et dans une dizaine d’autres villes argentines, comme dans une cinquantaine d’autres pays, ont mis en évidence l’émergence d’un féminisme combatif qui ne dénonce pas seulement la violence machiste, mais aussi toutes les inégalités du quotidien telles que la différence de salaire entre hommes et femmes (de l’ordre de 27% en Argentine) ou le chômage qui touche plus fortement les femmes. L’emprisonnement de militantes politiques est aussi dénoncé, tout comme les «travesticides» et l’exploitation sexuelle et la persécution des travailleuses du sexe.

Ce n’était donc pas une carte postale, mais la preuve que le mouvement des femmes lesbiennes et des trans se positionne comme une force politique majeure et que ce mouvement devient de plus en plus populaire avec la présence de beaucoup de jeunes. Celui-ci se voit dans les quartiers, les écoles et les syndicats où les questions de genre s’imposent avec urgence.

Les féminicides de Micaela García, âgée de 21 ans, d’Araceli Fulles, de 22 ans et d’Anahí Benítez, de 16 ans, ont indigné toute la société qui est sortie une fois encore dans les rues pour dire STOP à la violence machiste.

Féminicides

Malgré les grandes manifestations qui ont commencé le 3 juin 2015 avec la première mobilisation du mouvement #NiUnaMenos [pas une de moins], les féminicides ne se sont pas arrêtés. Au contraire, cette année ils ont même augmenté. Selon les données de l’observatoire des féminicides de la Casa del Encuentro [association argentine créée en 2003 qui se bat pour les droits des femmes], au cours de ces premiers dix mois de l’année une femme a été tuée toutes les 29 heures; 245 femmes ont été assassinées par le seul fait d’être des femmes. Toutes ces mortes ont créé 345 orphelins… en neuf ans on dénombre 2’384 féminicides et 2’968 orphelins dont la plupart sont des mineurs.

Belén

Une réussite importante du mouvement féministe a été sans doute l’absolution fin mars de Belén (nom emprunté pour protéger son identité), la jeune tucumana [province du nord de l’Argentine] qui en avril 2016 a été condamnée pour homicide grave à huit ans de réclusion pour avoir avorté spontanément à l’Hôpital de Avellaneda, la capitale de la région. La cour tucumana lui a redonné sa liberté après presque 900 jours de prison. Elle est sortie menottée.

Son cas est révélateur de la misogynie qui règne parmi les professionnels de la santé qui n’ont pas hésité à la dénoncer injustement, mais aussi de la justice qui l’a jugée coupable et qui a contribué à forger, sans la moindre preuve, l’image d’une supposée «mauvaise mère» qui tue son bébé. Soledad Deza, avocate catholique spécialisée dans les questions de genre qui défend le droit de chaque femme à décider en matière d’avortement, l’a défendue avec le soutien des Syndicat des Femmes et d’autres organisations de défense de droits humains. Il n’y a jamais eu autant de forces politiques impliquées dans des tels cas jusqu’ici. Grâce aux divers soutiens, cette affaire a été propulsée au niveau national.

La visibilité nationale de ce cas a mis en évidence des jugements arbitraires dont Belén a souffert pendant son emprisonnement. La semaine dernière, l’absolution de Victoria Agurre à Oberá, en province de Missiones [dans le sud de l’Argentine], a remis sur la table la question de la justice machiste qui met en prison de manière arbitraire des femmes et les juges plus moralement que par les faits sur lesquels se fonde l’accusation.

Disparues

Les annonces de disparitions d’adolescentes et de jeunes se sont répétées tout au long de l’année. Des fois on les retrouve grâce à la mobilisation dans les quartiers alors que d’autres fois elles ne réapparaissent pas, tout comme Johana Ramallo, de 23 ans, qui se prostituait à la Plata et dont on ne sait rien d’elle depuis cinq mois. Elle a une fille de six ans. Cela fait seulement deux mois que son cas est dans les mains de la justice fédérale. Sa famille soupçonne un kidnapping par les réseaux qui organisent la traite humaine. «On n’a jamais cherché ma fille. Je suis sûre que le commissariat et la Direction d’investigation du district de la Plata sont tout aussi proxénètes que ceux qui ont pris ma fille», déclare Marta.

Les féminicideurs

Parmi les projets mis en avant par les mouvements des femmes, l’un a été traduit en une loi par le Sénat: les hommes condamnés pour féminicides ou lésions graves contre la mères ou les enfants sont dorénavant privé de l’autorité parentale.

Loi Brisa

À Buenos Aires, la compensation financière aux enfants, adolescents et jeunes devenus orphelins suite au feminicide de leur mère n’a pas été approuvée par le Congrès, alors qu’il avait obtenu la moitié du soutien du Sénat.

Paluch

Suite aux scandales de harcèlement sexuel à Hollywood, les réseaux sociaux argentins se sont aussi emparés de la campagne #MeToo [moi aussi] dans laquelle plusieurs femmes racontent leur propre histoire d’abus sexuel en soulignant qu’il s’agit d’une forme de violence machiste très habituelle que le patriarcat a fait passer pour une pratique naturelle qu’il faut en quelque sorte «supporter». Le cas le plus connu dans notre pays est celui d’un animateur radio, Ali Paluch, qui a été enregistré par une caméra dans le studio de America24 au moment où il touchait les fesses d’une technicienne de son. Cet épisode a déclenché une avalanche d’accusations pour harcèlement à son compte.

Plus de coupes budgétaires

La décision de la Cour Suprême qui avait interdit l’éducation religieuse dans les programmes scolaires à Salta [deuxième ville plus importante du nord du pays] constitue une brise d’air frais. En même temps, le programme d’éducation sexuelle continue à subir des coupes budgétaires sans que l’Institut National des Femmes [organisme du Ministère du Développement Social chargé de diriger les politiques d’égalité de genre] intervienne. Le programme d’Education Sexuelle National est un outil fédéral pour prévenir la violence machiste: on ne doit pas seulement l’utiliser pour éviter les grossesses non planifiées comme prétend l’agenda du président Macri.[2] Elle devrait promouvoir une éducation égalitaire, détruire les stéréotypes de genre, générer la confiance non seulement parmi les élèves, mais aussi parmi les professeurs en commençant par son implantation dans toutes les écoles depuis le niveau initial comme prévoit la loi. Toutefois, dans la réalité cela n’est pas appliqué…

Investissement

Depuis que la loi sur l’Éducation Sexuelle Intégral a été approuvée en 2006, le budget pour son exécution géré par le Ministère de l’Éducation a augmenté systématiquement jusqu’à 2015 arrivant à la somme de 55’755’738 pesos. L’arrivée de Macri au pouvoir a inverti cette tendance. Dans la première année de sa législature, lorsque le sénateur Esteban Bullrich était à la tête du Ministère de l’Éducation, l’investissement a été amputé de la moitié et a atteint 27’662’623 pesos en 2016. En 2017, selon les données fournies par ce ministère, ce sont 43 211 136 pesos qui ont été injectés, 22,5% de moins que l’année précédente sous Cristina Kirchner. Les formations continues des enseignants sont passées de 55’000 en 2015 à 1’050 en 2017. Si en 2015 14’000 écoles ont profité de ces formations dans 10 régions du pays, en 2017 le nombre d’écoles concernées atteintes seulement 500 dans seulement deux régions du pays. De même, les formations continues en ligne ont passées de 16’914 en 2015 à 4’450 en 2017.

Comme dans n’importe quel article de synthèse, celui-ci est incomplet et n’est que la pointe de l’iceberg. Il s’agit d’un regard rapide sur l’année 2017 selon une perspective de genre. (Article publié sur le site Pagina12 le 31 décembre 2017; traduction CLB)

Notes

[1] La réforme du système de calcul des retraites prévoit notamment une diminution de rentes et l’augmentation de l’âge de la retraite. Lors de son adoption le 19 décembre, des violents affrontements, durant lesquels la répression policière a été brutal, ont eu lieu devant le Congrès.

[2] Mauricio Macri, président depuis le 10 décembre 2015. Pour une appréciation de la fonction politique du macronisme en Argentine nous renvoyons à l’article de Pablo Touzon publié sur le site alencontre.org le 28 décembre 2017.

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