Culture/Italie/Monde du travail

Lidia Cirillo. Préface au livre « Lotta di classe sul palcoscenico. I teatri occupati si raccontano » (Alegre, 2014)

Dans le cadre de la conférence-débat organisée par le Cercle La brèche et le mouvement La Culture Lutte sur les luttes dans les milieux culturels (qui aura lieu mardi 31 octobre à 18h à l’Usine), nous publions la traduction française de la préface de Lidia Cirillo au livre Lotta di classe sul palcoscenico. I teatri occupati si raccontano (Lutte de classe sur la scène. Les théâtres occupés se racontent), publié en 2014 aux éditions Alegre.

Le livre analyse quatre occupations emblématiques de lieux culturels en Italie sur la base de quatre entretiens avec des protagonistes de ces luttes : le centre Macao à Milan, le théâtre Valle à Rome, l’Asilo Filangeri à Naples et le Sale Docks à Venise. Dans sa préface, Lidia Cirillo raconte les formes de luttes adoptées par les acteurs et actrices culturelles mobilisés en Italie en les situant dans le contexte économique, social et politique global. Cela lui permet de mettre en lumière les éléments principaux caractérisant la période actuelle et les transformations à l’oeuvre dans le monde du travail, mais aussi les formes de résistances qui se créent en réponse aux attaques que subit la majorité de la population, à savoir celle qui ne possède que sa force de travail, tant matérielle qu’intellectuelle, pour survivre. (CLB)

Les occupations des théâtres et d’autres lieux de culture ne sont pas des épisodes marginaux des conflits sociaux des dernières années en Italie. Les luttes au Théâtre Valle, Cinéma Palazzo et Angelo Mai de Rome, le Macao de Milan, le Sale Docks et le Théâtre Marinoni de Vénise, l’Asilo de Naples, le Théâtre Coppola de Catane, ou encore le Cantieri et le Théâtre Garibaldi à Palerme ont impliqué plusieurs personnes et exprimés des besoins qui vont au-delà des seuls travailleur et travailleuse du spectacle et des artistes en général. Ces occupations ne constituent pas un phénomène inconnu, car dans certains cas une occupation a bouleversé une ville entière (pensons à celle de la Torre Galfa à Milan). De plus, il y a eu plusieurs articles, interviews et essais sur le phénomène des occupations des lieux culturels. Toutefois, nous avons ressenti l’absence d’un intérêt spécifique sur ces évènements. La chronologie des interviews présentées dans ce livre peut être conçue comme une étape d’une recherche sur les pratiques, discours et formes organisationnelles avec lesquels le corps social réagit à la précarisation et à l’appauvrissement des dernières années de crise économique.

Nous avons voulu écouter et comparer l’expérience du plus grand nombre d’occupations possibles. Finalement, nous n’avons mené que quatre interviews. En effet, il a fallu une année entière pour récolter les témoignages, organiser les entretiens avec les participants des occupations, retranscrire les interviews, etc. La patience a été alimentée par la conviction d’être confronté à une expérience qui valait la peine de raconter en raison de l’intelligence avec laquelle ces luttes ont été menées et dans un contexte où la recherche sur les luttes représente l’une des rares moyens à notre disposition pour trouver une voie de sortie à la crise. Avec celles des étudiants, chercheurs et du personnel de l’école, ces occupations constituent le mouvement des travailleurs parmi les plus structurés issu d’un long travail de construction. Cela représente une différence avec d’autres mouvements. En même temps, les formes de la lutte constituent une faiblesse, puisque les menaces d’évacuations des occupants sont permanentes et favorisent la dispersion des expériences, y compris celles les plus innovantes et riches.

Ces occupations constituent un exemple concret de ce dont des sujets précaires, dépourvus des lieux de rencontre, mais qui ont fait (ou font) l’expérience d’un processus de formations longues et complexes, peuvent ou ne peuvent pas faire. Les protagonistes des luttes sont des acteurs, réalisateurs, musiciens, danseurs, chorégraphes, scénographes, traducteurs, peintres, caricaturistes, graphistes, mais aussi des étudiants et d’autres personnes avec des conditions de vie moins précaires issues d’autres expériences politiques. Ces personnes ont été attirées par une perspective de lutte plus concrète en lien avec le présent et moins marquée par des divisions devenues désormais incompréhensibles.

La patience a aussi été alimentée par la mémoire des luttes désormais anciennes (mai 68, par exemple) dont la reconstruction s’est révélée difficile puisqu’il est vrai que, parfois, ceux et celles qui font n’ont pas le temps d’écrire; et ceux et celles qui écrivent ne trouvent pas le temps de faire. Il a fallu de l’insistance et une lente impatience pour convaincre quelques protagonistes de parler avec les travailleurs mobilisés, ceux-ci étant confrontés à des pressions, préoccupations et tâches qui laissaient souvent peu de temps pour autre chose. Les questions ont été conçues dans le but d’appréhender à la fois les faits, les idées et les langages qui circulaient pendant les occupations. À chaque protagoniste des occupations, nous avons donné la possibilité de répondre à des questions plutôt qu’à d’autres. De même, dans les discussions ont émergé des nouvelles questions inattendues qui ont contribué à mettre en évidence d’autres enjeux de la lutte.

Les intermittents du spectacle et les horizon d’émancipation

Il n’est pas correct de parler de «nouveaux sujets». En effet, c’est depuis un siècle que les intermittents du spectacle, l’un des principaux moteurs d’occupations, se mobilisent à travers l’Europe. De même, il n’est pas non plus correct qu’il n’y ait rien de nouveau sous le soleil. Dans un ouvrage récent, Mathieu Grégoire[1] raconte l’expérience des luttes des intermittents du spectacle en France en adoptant un point de vue intéressant.

Sa recherche veut montrer comment, sur la base de besoins et aspirations similaires dans le temps, se sont construits des différents «horizons d’émancipation», selon la spécificité du contexte et des expériences. Grégoire définit les horizons d’émancipation comme étant une matrice revendicative imaginée et poursuivie collectivement par les acteurs sociaux dont l’ambition est de se soustraire à la subordination et promouvoir des institutions à même de faire progresser leurs situations collectives. L’aspect le plus intéressant de la recherche consiste dans le fait que, à travers la diversité de ces matrices revendicatives, il est possible de comprendre les logiques de fonds de l’ensemble du conflit social dans un contexte déterminé. Ainsi, il est possible à la fois de reconstruire le contexte actuel et comprendre plus finement la valeur de l’existence et sa capacité de répondre aux questions du présent.

Pour Grégoire, il y a trois périodes de lutte dont les évènements les plus importants ont eu lieu respectivement en septembre 1919, avril 1976 et juin 2003. Le point commun des mobilisations se base sur la tension permanente que constitue le dépassement de l’équation liberté-précarité, à savoir de cette condition nécessaire pour laquelle le choix d’un travail qui demande du talent et de la passion et qui permet de fuir à l’aliénation du travail salarié doit, par la suite, se traduire par davantage de précarité et par une activité s’exerçant souvent dans un contexte d’indigence ou en se cumulant à d’autres travaux. Les artistes déjà affirmés qui compensent les périodes de non-travail avec le prix élevé des prestations constituent l’exception et non la règle. En revanche, tout le reste est changeant: les revendications, les interlocuteurs, les discours… En d’autres termes, on fait référence à tout ce qui constitue précisément un horizon d’émancipation, selon la définition de Grégoire et dans lequel se reflètent les rapports sociaux ainsi que les hégémonies politiques et culturelles différentes.

1. Au cours de la période qui va de la fin de la première et de la Seconde Guerre mondiale, la logique dominante dans toutes les relations du travail n’est pas celle de la réglementation du marché à travers le droit du travail ni celle de la promotion de la sécurité et de l’encadrement légal des salariés. Au contraire, c’est le modèle libéral du marché flexible et sans règles axé sur la loi du plus fort qui domine.

Il est important ici de rappeler quelques éléments du contexte dont l’auteur fait seulement allusion et qui ne figurent pas dans la deuxième partie de la recherche. Dans l’entre-deux-guerres, la période qui correspond à la première phase selon Grégoire, le capitalisme connaît des périodes de reprise économique qui n’ont pas la même durée et l’intensité des «Trente Glorieuses» qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Cela n’est pas seulement dû au fait que la crise des années 1930 a déstabilisé l’Europe sans réussir à produire des antidotes aux effets dévastateurs du libéralisme. Ces antidotes ne se produisent pas automatiquement grâce à la seule force des dynamiques économiques, car leur déploiement est entravé par des intérêts conservateurs présents dans la même part de société qui aurait un intérêt objectif (patronal) à innover. De plus, la demande politique n’est pas assez forte. En Europe, les révolutions qui auraient dû assurer une «protection» autour de la révolution permanente en URSS ont échoué; l’isolement a contribué à enfermer la révolution d’Octobre dans le bunker du stalinisme et de la dégénération bureaucratique; le fascisme s’affirme dans certains pays en menaçant et en hypothéquant le futur des autres.

Dans ce contexte, la corporation constitue le seul l’horizon d’émancipation. Elle se fond sur la capacité à répondre à la logique du plus fort à travers un corpus solide et cohérent ainsi qu’une solidarité interne hermétique. C’est au cours de cette période que la CGT, le syndicat français lié à la gauche, acquiert de la force et essaie d’imposer la fameuse (ou l’infâme) «clause numéro 1», selon laquelle on devrait interdire aux entreprises l’embauche d’artistes non syndiqués. Même si cette clause sera abandonnée en 1922, en raison de la difficulté à la faire accepter par les parties, mais aussi par des résistances au sein des intermittents du spectacle, pour toutes les organisations existe le principe rigide de la solidarité interne. Selon Grégoire, le bilan de cette période est assez modeste notamment en matière de soutien aux chômeurs qui aurait dû être garanti par des formes de mutualisme syndical, mais qui s’exerce seulement dans certains cas grâce à des astuces et aux aides étatiques.

En somme, jusqu’à ce que les intermittents du spectacle doivent compter sur eux-mêmes, ils finissent pour se retrouver dans une sorte de spécificité discriminante qui se caractérise par le fait que les protections sociales qui commencent à émerger au cours de cette période autour des embryons d’Etat social ne les concernent que de manière marginale.

2. Avec la brève expérience du gouvernement du Front populaire en France de l’après-guerre [de mai 1936 à avril 1938], nous assistons à la rupture des logiques qui ont guidé l’organisation du travail salarié pendant l’entre deux guerres.

Aux arguments de Grégoire, il est utile de rajouter quelques éléments d’explication des changements issus de la Deuxième Guerre mondiale afin de caractériser cette deuxième phase. La déstructuration massive des forces productives au cours du conflit a permis au capitalisme de sortir d’une longue crise dont la source, comme toutes les crises du mode de production capitaliste, était dans les phénomènes de surproduction effective et potentielle. Le patronat est intéressé à créer les meilleures conditions possibles pour une forte relance de l’occupation. Ce tournant englobe à la fois des éléments politiques, culturels et symboliques. L’extrême droite, que le patronat avait remontée contre le mouvement ouvrier, a été défaite et a laissé derrière elle le souvenir des horreurs sans précédent dans l’histoire. Dans certains pays, la résistance au nazi-fascisme s’est transformée en mouvement révolutionnaire dont la nature, au-delà des intensions de leurs leaders, semblait remettre en discussion les rapports sociaux. Les forces de la gauche, qui ont contribué de manière significative à la résistance, sortent renforcées sur le plan électoral et en termes d’image. L’existence des amples espaces économiques permet aux bourgeoisies européennes, ou pour le moins à une partie significative de celles-ci, de produire un modèle de démocratie et des droits capables de réduire les menaces fomentées par la guerre et pour organiser l’affrontement avec les États qui, d’une manière ou de l’autre, se sont soustraits au marché.

C’est dans ce contexte qui se produit la matrice revendicative décrite par Grégoire qui se fond sur le mythe du plein emploi. Il ne s’agit pas seulement d’insister sur la cohésion interne de la catégorie des intermittents, mais aussi sur des rapports de force d’ensemble que, dans cette période, sont plus favorable que par le passé pour ceux et celles qui pour vivre peuvent ne disposent que de leur propre force de travail. La condition de salarié apparaît dès lors désirable, car elle permettait de jouir des droits élaborés dans le cadre de la législation sociale.

La spécificité corporative est donc abandonnée par la majorité des travailleurs et devient un moyen pour garantir la réalisation concrète de la nouvelle matrice revendicative: les contrats collectifs qui fixent les détails de la relation du travail (indemnités de transports, salaires minimums, etc.), conditions de travail et droits syndicaux. Toutefois, l’élément le plus significatif de ce tournant réside dans le rôle central de l’État par rapport au passé. À travers leurs représentants syndicaux, les artistes théorisent la fonction sociale de l’État qui repose à la fois sur la promotion du cinéma, théâtre et musique ainsi que sur certaines règles en mesure de limiter le pouvoir du marché. La stabilité de la place du travail est vue comme la condition essentielle de la sécurité sociale. Le plein emploi devient donc le nouvel horizon d’émancipation, la solution des problèmes de précarité et d’insuffisance de revenu. Toutefois, si la spécificité de la première phase était discriminante, l’assimilation tout court au travail salarié révèle vite ses limites. En effet, il existe une composante d’intermittence indispensable et propre à cette catégorie de travailleurs et travailleuses, mais qui, en même temps, l’empêche de bénéficier des droits inconditionnels du travail…

3. Grégoire explique de manière plus articulée ces limites de l’assimilation [des intermittents du spectacle] au travail salarié quand il définit la troisième phase, celle de la «socialisation comme horizon d’émancipation» qui aurait commencé au début du 1979 et qui affecte encore aujourd’hui les intermittents du spectacle. Dans ces années, les allocations chômage, prévues jusqu’à ce moment seulement en cas exceptionnels et improbables, s’étalent à l’ensemble du secteur. Cela s’explique en partie par le fait que le seuil pour le droit aux allocations passe de mille à cinq cents heures annuelles du travail à effectuer avant la rupture du contrat. En 1984, une nouvelle norme intègre les intermittents du spectacle dans le régime de solidarité interprofessionnelle. Par la suite le «salaire socialisé» fera souvent l’objet d’attaques et il sera défendu par une série de mobilisations ainsi que par l’État, sur lequel les organisations patronales visent à en décharger les coûts.

Cette conquête résiste encore aujourd’hui malgré l’accord signé par la CFDT en 2003; un accord qui a relevé le nombre d’heures nécessaires pour accéder aux allocations même si celles-ci n’ont pas atteint les niveaux des accords précédents du 1979 et 1984. Pour Grégoire, l’objectif d’un salaire socialisé inconditionnel, complémentaire et non substitutif, apparaît comme un tournant décisif qui exprime une maturation des revendications atteinte aussi grâce à l’entrée des nouveaux acteurs dans le conflit, comme la Coordination des intermittents et précaires de l’Île-de-France.

L’argumentation porte maintenant sur les raisons spécifiques d’un secteur qui n’est pas possible d’assimiler tout court aux autres. En effet, d’une part, la monotonie du travail “toue” l’art, d’autre part, accepter un travail quelconque baisse le niveau de production. De plus, le travail de l’artiste possède les caractéristiques d’un travail autonome. Finalement, il y a d’autres raisons qui relèvent du bon sens. Grégoire engage aussi une polémique avec la CGT qui, bien qu’elle défende les allocations, ne les considère pas comme un expédient en attente des meilleures conditions économiques. Il soutient aussi, à juste titre, qu’un salaire socialisé dans les formes souhaitées par les intermittents du spectacle devrait être garantie à toutes et tous. Toutefois, ses arguments ont une limite qui explique aussi les raisons pour lesquelles les mouvements d’occupation en Italie n’ont pas avancé une telle revendication bien qu’ils en partageaient en général la nécessité.

Une question de rapports de force

En suivant la définition des trois périodes de Grégoire, nous pourrions dire que les occupations en Italie semblent appartenir à une quatrième réalité, puisque l’Italie n’a jamais connu la troisième période. Cette quatrième période concerne les années où la crise renforce et accélère les attaques aux conquêtes et aux rapports de force que les salariés ont conquiert au XX° siècle, notamment au cours des décennies de l’après-guerre. Il n’est peut-être pas le fruit du hasard si cette quatrième phase démarre en Italie, dans une nation qui a été parmi le plus frappé par la crise après la Grèce et l’Espagne et dont les effets de la décomposition des forces matérielles qui avait constitué un frein aux forces de marché sont les plus visibles. En Italie, la perte de l’ancrage social des syndicats et des partis politiques apparaît plus grave qu’ailleurs. La société résiste de manière fragmentée à la fermeture des usines, aux licenciements, coupes budgétaires, privatisations et à la dévastation environnementale puisqu’elle ne dispose pas des outils pour construire un front social de résistance unitaire.

Nous constatons que des éléments fondamentaux sont absents de l’argumentation de Grégoire. Si, d’une part, il affirme que le salaire socialisé (revenu d’existence, de base, citoyen, etc.) répond à la nécessité d’un contexte de crise de la société salariale qui se caractérise par des taux de chômage hors du commun, des fermetures d’usines et délocalisations ainsi que par la multiplication des contrats précaires; d’autre part, Grégoire ne se pose pas la question de savoir si ces mêmes phénomènes ne détruisent pas aussi la force matérielle en mesure de les imposer à sa contrepartie: le patronat et les institutions étatiques. En Europe, le salaire socialisé a été une conquête de la deuxième phase. Ainsi que d’autres conquêtes, il a été obtenu dans un contexte de croissance économique qui garantissait un taux élevé d’occupation, ce qui favorisait l’organisation et la structuration des organisations des salariés à la fois dans les lieux de travail et au niveau des partis politiques. Le salaire socialisé a été affecté par la vague de destruction de l’État social et il est devenu, suite à nombreuses mesures, non plus un droit, mais une prestation, de plus en plus réduite, dont l’accès est restreint et soumit à nombreuses conditions.

Dans son travail sur la protection sociale en Europe, Cathérine Lévy analyse l’histoire des allocations chômage depuis les années 1940 [2]. Elle explique que dans les contextes les plus favorables il n’y avait aucune obligation d’accepter des travaux à bas salaire qui ne correspondaient pas aux expectatives et aux qualifications des salariés. À partir des années 1970 en Angleterre, cette situation s’est retournée suite à l’introduction de l’obligation des stages de formation, des rencontres régulières dans le bureau de placement ainsi que de l’acceptation des travaux de chaque type. En 1996, les allocations chômage sont subordonnées au statut de job seeker, ce qui signifie qu’elles sont conditionnées à la recherche active d’un emploi. Ces mesures seront même durcies, en 1997, par le gouvernement laboriste.

Chômage de jeunes en Europe (OIT)

Le problème réside dans le fait que Grégoire situe le début du troisième «horizon d’émancipation» au moment où nous assistons à une attaque contre les salariés favorisé par le contexte économique et dont le but est d’en augmenter l’exploitation et l’expropriation. La condition préalable et nécessaire à cette attaque fut la modification radicale des rapports sociaux, dont la mise en concurrence de la force de travail à l’échelle globale en constitue l’un des principaux instruments. Le corollaire de cette stratégie a été la diffusion de la précarité qui rend le conflit social plus difficile pour les classes sans privilèges ni pouvoir.

Il n’est donc pas possible que dans un tel contexte puisse s’affirmer une matrice revendicative plus mûre d’un point de vue matériel et culturel. On pourrait rétorquer: «Et la France ? Les victoires des intermittents du spectacle?» La réponse n’est pas difficile, car il s’agit d’expliquer une évidence: les attaques se déroulent parfois sur des temps longs. La modification des rapports de force n’est pas un phénomène que l’on peut dater précisément. Au contraire, il a été et il est toujours un processus qui s’étale sur plusieurs décennies et qui se caractérise par des résistances victorieuses, des contradictions internes et des préoccupations électoralistes. La conquête d’allocations chômage pour les intermittents du spectacle en France issue des accords de 1979 et de 1984 a été possible grâce à des rapports de force encore relativement favorables. C’est pourquoi, à la suite de la montée du chômage à la fin du cycle de croissance économique, on a pu répondre avec la mesure la plus immédiate et sensée.

La relation inverse entre augmentation du chômage et socialisation du salaire est valide aussi pour l’Italie. Dans un contexte qui se caractérise par un pourcentage épouvantable de jeunes chômeurs, il n’y a pas un mouvement de masse qui revendique une augmentation des allocations. Toutefois, il est aussi vrai que nous ne pouvons pas exclure des concessions sur ce plan en échange de la destruction définitive de l’État social et de la précarisation totale du travail salarié. Dans ce cas, il n’y aurait pas de quoi se réjouir…

Ces considérations ne signifient pourtant pas que l’objectif des allocations chômage doit être abandonné en attente d’un contexte plus favorable. Au contraire, il signifie que nous sommes dans un autre horizon dans lequel chaque matrice revendicative dépend des rapports de force. L’intérêt et la valeur des occupations que nous avons choisi d’enquêter concerne précisément les modalités avec lesquelles cette question, dans l’adaptation créatrice et modulable à un état de choses ainsi que dans le dépassement des limites des diverses cultures de provenance, notamment toutes ou presque celles de la gauche radicale.

Il était une fois le XXe siècle

En poursuivant encore un peu le jeu de la périodisation, il nous faut nous demander à quel point nous sommes; c’est-à-dire à quel état objectif des choses les occupations ont su s’adapter. Nous sommes dans un monde où la pénétration des logiques capitalistes dans des domaines nouveaux, la prolétarisation des classes moyennes d’autrefois, l’émergence de nouvelles classes ouvrières dans des pays comme la Chine ou l’Inde, ont étendu de manière gigantesque les terrains potentiels de révolte. Mais l’augmentation du nombre de personnes assimilables à la condition prolétaire ne représente pas en soi une garantie historique de la revanche des personnes sans privilèges ni pouvoirs.

Après tout, l’existence de petits groupes qui jouissent et des uns et des autres, comme celle des masses d’exploités et subalternes toujours plus grandes, a caractérisé la plus grande partie de l’histoire de l’humanité sans que des dynamiques de libération significatives se soient produits, à l’exception de quelques évènements restreints. La question est de savoir si et de quelle façon cette relation inéquitable puisse se transformer en révolte consciente, capable d’utiliser les instruments propres au conflit, de résoudre donc des problèmes d’organisation, de communication, d’alliance, de temps et de modalités, de relations avec les institutions, de violence et de non-violence lorsqu’on se trouve face à l’une ou à l’autre.

La complexité du problème est d’autant plus évidente lorsqu’on pense aux conditions particulières dans lesquelles la protection sociale s’est affirmée en Europe et à sa destruction, voire le détachement d’amples forces matérielles qui ont entrainé sa crise. La disparition de ce qui a été appelé «mouvement ouvrier» durant le siècle dernier, une formulation qui ne doit pas être pensée semblable à d’autres mouvements similaires, a été décisive dans ce processus. «Mouvement étudiant», par exemple, signifie justement un mouvement d’étudiants; «mouvement de femmes» signifie, d’autre part, un mouvement d’êtres humains de sexe féminin. Or, dans la formulation de «mouvement ouvrier», le deuxième terme, signifie une genèse mettant en exergue seulement l’une des composantes d’une construction plus complexe (le terme n’a pas ici au sens postmoderne, mais celui de la convergence historique d’un ensemble de forces et d’intérêts matériels).

Le mouvement ouvrier a été un mouvement d’ouvriers à l’époque de la Première internationale, composée par une élite «cultivée et instruite» issue d’une classe dont l’origine était encore artisanale, dotée d’un bon savoir-faire du métier et d’une capacité d’auto-organisation; c’était une classe qui n’excluait pas le rôle rationalisant de la figure de l’intellectuel, mais l’avait mieux intégrée. Le mouvement était discontinu quand les luttes ouvrières organisées ou dirigées par des syndicats combatifs plaçaient la classe au centre du terrain politique. Au XXe siècle, cependant, un sens différent a fini par lui être accordé.

On a appelé le «mouvement ouvrier» l’ensemble synergique qui, dans le monde et en Europe, avait obligé le capitalisme à changer pour ne pas mourir. Cet ensemble était une classe véritable seulement en partie. Certes, la classe ouvrière, et surtout celle des grands complexes industriels, avait formé le noyau interne auquel c’était ajouté tout le reste. Mais le résultat final était une construction historique, socio-politique et culturelle beaucoup plus vaste et complexe, aux limites floues, fortement différenciée et conflictuelle à son propre intérieur, mais synergique justement.

Le salariat mondial (OIT)

Cette construction était composée d’une classe qui avait une force structurelle remarquable et capable de se positionner au centre du conflit social; de structures bureaucratiques et clientélistes qui cédaient des avantages et des pouvoirs aux secteurs plus ambitieux et dynamiques de la petite bourgeoisie; d’entités étatiques chacune avec son pouvoir économique et militaire; de mouvements de libération de pays colonisés, intéressés à se mettre sous l’aile protectrice de l’URSS et qui parfois s’essaient à de socialismes nationaux plus ou moins crédibles; d’intellectuels créatifs attirés par les mythes progressistes construits sur les évènements révolutionnaires du siècle ; de social-démocraties qui maintenaient ouverts des espaces où les révolutionnaires pouvaient continuer à agir; et de révolutionnaires qui taquinaient les social-démocraties et les appareils politiques, les contraignant à chaque occasion de récupérer les rapports avec leur propre base sociale; de mobilisations sporadiques et sédiments organisationnels consistants, de bases électorales, de compagnons de route et d’alliés…

A l’heure actuelle, la grande partie des composantes de cet ensemble n’existe plus ou a gardé des enseignes anachroniques ou alors a subi les dynamiques de dispersion isolant chacun des morceaux résiduels de cet ensemble défait au cours de ces dernières trente années sans gloire.

Ce n’est vraiment pas le cas d’avoir une nostalgie de ce mouvement ouvrier caractérisé par une faiblesse intrinsèque, où les besoins des classes subalternes étaient pris en charge par d’autres, c’est-à-dire par des castes bureaucratiques avec des intérêts et des logiques propres et diverses. Il faut aussi éviter d’imaginer une histoire qui n’a jamais eu lieu, par exemple, en mythifiant la sécurité de l’emploi dans des contextes plutôt caractérisés par des migrations internes et externes à la recherche d’emplois moins précaires. Ou bien, en oubliant les luttes désespérées et sacrifiées, les révolutions trahies, le rôle assigné aux femmes dans les processus de travail et, surtout, le prix payé à la dégénérescence bureaucratique qui suit l’évènement de libération le plus important de l’histoire contemporaine, la révolution russe de 1917.

Enfin, l’attaque a pu réussir aussi parce qu’il a pu faire pression sur les contradictions internes et les faiblesses de la cible. Ainsi, par exemple, les pressions économiques et militaires sur l’Union Soviétique se sont combinées avec les phénomènes d’implosion d’un système de domination non capitaliste mais quand bien même de classe, impopulaire et incapable de se réformer et d’évoluer. Ou, juste pour donner un autre exemple, la résistance ouvrière a souvent été brisée avant tout par les appareils syndicaux, qui, ensuite, ont été, à leur tour, également frappés et mises à l’écart. Les partis de la gauche et les organisations syndicales ne sont pas seulement responsables de ne pas avoir défendu ceux qui ils étaient censés défendre, en frappant, dans certains cas, plus durement que la droite même, mais ils ont subi des phénomènes de sclérose progressive qui les rendent toujours moins capables de se mettre, de façon crédible, à la tête de quelque chose.

Il est significatif que, par exemple, les intermittents du spectacle en France et les travailleurs de la conscience et de l’immatériel en Italie n’accusent pas les syndicats de faiblesse et de faire des concessions, mais aussi de s’être montrés incapables d’utiliser les potentialités d’un secteur a qui ne manque ni la créativité ni l’habilité de créer un public et d’en garder vive l’attention. C’est évident que les bureaucrates provenant d’autres ou d’aucuns métiers ne peuvent que suggérer le peu de notions et d’expédients appris dans les écoles pour les cadres d’appareil. Les luttes en France et en Italie montrent, par contre, un certain talent spécifique dans la façon de rendre l’opinion publique un point de repère dans un contexte marqué par un rapport de force gravement atteint tout en restant dans un cadre, quoique bien détérioré, de démocratie libérale et de concurrence commerciale où l’image est importante.

Ici la référence au mouvement ouvrier du XXe siècle n’est donc pas une évocation nostalgique, mais une façon pour montrer quelle force et quel cycle économique exceptionnel ont permis le bien-être relatif des classes qui travaillent pour vivre, n’accumulent pas et, bien au contraire, qui doivent souvent serrer la ceinture. Et pour dire que le problème du rapport de force, au-delà de toute considération sur la possibilité effective d’une récupération, est posé objectivement par une crise qui continue de dévorer des emplois, des réseaux de solidarité, des services et des patrimoines publics.

Comment vivre dans la difficulté du présent

Centre culturel Macao, Milan.

Les logiques qui ont guidé les occupations reflètent cet état des choses. Dans le sens qu’elles sont l’expression d’une tentative intelligente d’employer des formes d’organisation et de lutte capables d’être en phase avec la réalité et, dans les limites du possible, de la dépasser. De ce point de vue, l’auto-organisation s’avère la modalité la plus adéquate par rapport au contexte et aux figures sociales concernées; elle est l’expression de phénomènes contradictoires dont il est difficile de dire celui qui est destiné à prévaloir. Elle est sûrement la réaction au manque d’appui politique et syndical et à la disparition de dynamiques centripètes, ce qui oblige chaque lutte à compter avant tout sur elle-même et à «apprendre à nager» pour survivre.

Mais ce n’est pas la seule raison. Une capacité inédite d’auto-organisation est l’autre résultat de la fragmentation et des déconnexions du corps social. Cette capacité n’est pas universelle et concerne certains secteurs plutôt que d’autres. Il s’agit d’une conséquence logique et indéniable de l’appauvrissement de l’ancienne petite bourgeoisie intellectualisée, de la quantité grandissante des connaissances dont se sert le profit et de l’extension des possibilités de communication. Il ne faut pas partager les thèses sur le cognitariat [selon ces thèses, développées par les héritiers de l’operaisme comme  Toni Negri, Michaël Hardt, Franco Bifo Berardi, Maurizio Lazzarato et autres, le travail immatriel, par ses caractéristiques intrinsèques telles l’autonomie, la créativité et l’autoorganisation, pourrait contituer une réalisation des formes de socialisation d’une future socité communiste] ou d’idéaliser le web pour faire ce simple constat.

L’occupation aussi est une réponse fonctionnelle aux nécessités. Elle répète des pratiques qui ont une longue histoire derrière elles, comme cela a été rappelé lors d’un entretien: l’occupation d’usines, de terres, d’écoles et d’universités, l’occupation de places, d’institutions, d’espaces publics et privés abandonnés.

Les occupations dont on parle ici se relient par contre à une histoire plus récente car elles représentent non seulement une forme de lutte, mais la recherche d’un lieu stable où puissent se retrouver les figures sociales dont l’activité professionnelle est dépourvue de lieux de rencontre. On peut objecter que, comme il a déjà été fait, le risque de dispersion auquel on reste de toute façon exposés, de fait rend ces figures marginales, dans un conflit où comptent les déplacements des grandes masses, ce qui est possible seulement à partir des lieux où l’organisation même de l’activité professionnelle produit des phénomènes de concentration, comme dans les grands sièges universitaires ou certains lieux de travail.

L’observation, en partie aussi juste, ne tient pas compte d’un petit détail: les figures en question sont en grande partie des jeunes, même au sens très large du terme, et des jeunes qui souvent possèdent des hauts niveaux d’habilité et de connaissance. Ils représentent donc la partie de la société généralement la plus impliquée dans les mouvements et dans les conflits; capable de les orienter vers des horizons de libération, tout en évitant qu’ils soient poussés vers des boucs émissaires ou de fausses cibles.

La relation entre syndicat et politique, qui s’est créée au cours de l’histoire des occupations, est aussi intéressante. Les habitants de Macao [Milan], de l’Asilo [Naples], de Valle [Rome] et de Sale [Venise] précisent de lutter pour eux-mêmes et ils s’ingénient vraiment, de toutes les manières, pour que le choix d’un métier ne coïncide pas avec l’émargination sociale. Le lien étroit avec une condition d’existence a garanti jusqu’à présent un potentiel de participation qui est confirmé chaque fois dans les meilleures initiatives.

L’aspect revendicatif n’a pas été transformé en une plateforme d’objectifs, même si certains circulent lors des discussions, par exemple le «revenu citoyen» ou une formation qui devrait être reconnue, équivalente aux autres formations et permanente. Mais même si l’on discute de ces objectifs et que l’on élabore des projets de loi, jusqu’à présent il n’y a eu aucun appel à la mobilisation, et l’action se concentre sur d’autres choses, peut-être à cause d’un scepticisme réaliste sur les éventuels interlocuteurs institutionnels et sur ses propres forces. «Demander à qui? Revendiquer auprès de qui?» est l’objection faite la plupart des fois pendant les discussions qui ont préparé les entretiens. Toutefois une revendication forte a fini par émerger et elle est la plus logique, aussi parce que dans ce domaine une marge de discussion avec les autorités locales existe. Il s’agit d’une demande à ce que la légitimité des occupations soit reconnue, car la gestion d’un lieu d’habitation collectif est justement la condition indispensable pour continuer à exister.

L’Asilo s’est inspiré d’une interprétation large de l’ancienne institution des usages civiques et de l’article 43 de la Constitution [italienne] qui autorise l’utilisation collective de certains biens. Ceci avec un succès partial car la junte communale guidée par De Magistris [maire de Naples depuis 2011, ancien membre du partie libéral et populiste l’Italia dei valori, ensuite fondateur, en 2013, du Movimento arancione, composante de la coalition de gauche Rivoluzione civile] a approuvé en mai 2012 une décision qui reconnait le rôle expérimental d’une communauté – ceci en référence à la gestion de l’Asilo. A la fin de l’année 2012, l’administration de centre-gauche [de la ville de Venise] a accordé temporairement l’espace de Sale jusqu’en 2020. Dans les deux cas, pour des raisons qui sont expliquées dans les entretiens, il s’agit d’acquis précaires, qui représentent de toute façon l’effet d’une présence qui n’a pas été possible d’ignorer. Macao avait rédigé une injonction à l’égard de la police et de la magistrature, avec l’aide de constitutionnalistes et sur la base des articles 3, 9 et 43 de la Constitution, ce qui pourtant n’a pas empêché l’évacuation de Torre Galfa, le gratte-ciel occupé du 5 au 15 mai 2012. Et le Valle a créé une fondation qui n’a pas encore été reconnue pour le moment.

Les occupations ont ensuite créées des instances politiques, généralement pas pour des exigences idéologiques, mais pour donner plus de force à la lutte. Elles ont identifié une limite dans la fragmentation, pas seulement en se coordonnant entre elles, mais en établissant des liens avec un nombre important de secteurs sociaux, de mouvements, de réseaux, même au-delà des frontières nationales. Elles ont adressé des critiques ponctuelles aux logiques qui ont guidé le développement et l’organisation de la ville. Elles se sont tournées vers les habitants des zones limitrophes avec des préoccupations et des langages qui dépassent tant les soliloques de nombreuses expressions de l’antagonisme – celles liées à l’isolement de la gauche radicale coincée dans des formes d’organisation, cultures et symboles destinés à reproduire la déconnexion entre les projets de libération et résistance du corps social.

Elles ont adopté la pratique de l’horizontalité à cause de la nécessité de faire participer le plus grand nombre possible de personnes et de ne pas créer des divisions, mais généralement pas de façon acritique. En outre, on ne peut qu’apprécier l’attention des diverses cultures politiques, qui cohabitent lors des occupations, de ne pas faire de la diversité une raison de division et de se confronter avant tout sur les besoins d’une condition commune et d’une lutte commune.

Il ne s’agit pas d’idéaliser l’objet d’une recherche, comme c’est le cas parfois de qui cherche à comprendre les raisons intrinsèques d’un phénomène. Les limites de la force structurelle et du nombre, les cicatrices des évènements politiques du 1900 qui empêchent d’en rattraper les leçons et la crise politique exposent les occupations à des risques même graves. Comme les évacuations et la dispersion, le repli corporatif ou les sauts politiques mal calculés se traduisent en ghettoïsation et en isolement. Il s’agit seulement d’apprendre une leçon que chacun·e peut après interpréter à sa façon, car il existe des expériences qui ont une valeur objective en plus de celle qui leur est attribuée par ceux qui les pratiquent.

S’il vous plaît, ne parlez pas d’«avant-gardes»

Une des questions posées au cours des entretiens portait sur un phénomène particulier: la correspondance entre avant-garde artistique et avant-garde politique que suggèrent les occupations. Cette attribution a été refusée par les interviewés pour des raisons concrètes: parce qu’on désire établir des rapports paritaires et l’on ne veut soulever aucun soupçon sur la présence de hiérarchies internes; parce que le terme renvoie à des catégories d’antan; mais, surtout, parce que les événements du XXe siècle ont produit un décalage du sens de ce terme dont il faut tenir compte. Aujourd’hui, le terme « avant-garde » évoque l’image d’un groupuscule qui se conçoit comme détenteur de la conscience et se superpose aux luttes des milieux auxquels il n’appartient pas et que souvent il ne connaît même pas. Celui-ci est en réalité le portrait d’une supposée avant-garde, qui a été produite par la dégénération d’une autre histoire.

Avant-garde artistique et avant-garde politique ont en commun l’attitude à l’expérimentation et la capacité d’innover et sont telles seulement tant qu’elles innovent et expérimentent. Aucune avant-garde n’acquiert le droit permanent d’être comme telle. Au contraire, souvent l’avant-garde d’hier est l’arrière-garde d’aujourd’hui et sera un souvenir pâle et déformé au futur. Le rôle de l’avant-garde ne peut pas être héréditaire comme un titre nobiliaire, par filiation ou adhésion organisationnelle et symbolique. Être une avant-garde ne signifie pas nécessairement se mettre à la tête d’une classe ou fonder un parti politique. On peut l’être en luttant pour soi-même, parce qu’on a bougé en premiers ou parce qu’on a tenté des expériences d’organisation et de communication et on a élaboré des discours et des revendications que d’autres peuvent ensuite s’approprier.

Je ne veux pas charger les occupations d’une appellation qu’elles ne désirent pas avoir et dans laquelle elles ne se reconnaissent pas. Toutefois, même en comprenant les raisons concrètes de ce refus, je dois insister, parce que dans cette notion se cache une grande partie de la valeur d’une expérience. Puis, on peut toujours ne pas utiliser le terme «avant-garde» et dire plutôt que les occupations remettent en avant, sous une forme nouvelle et différente, la vieille question, débattue un nombre infini de fois, du rôle de l’intellectuel créatif dans le conflit politique.

L’art comme critique de l’économie politique

« Pour soulager les souffrances de mon ami Sandro (Bondi, ministre de la Culture), je voudrais lui rappeler qu’en toute l’Europe il y a la crise (…9 et que les gens de mangent pas de la culture »

Dans une série d’entretiens qui portent sur l’art et la culture, on ne pouvait pas s’abstenir d’évoquer la phrase tristement célèbre de Tremonti [membre du parti de Silvio berlusconi Forza Italia, deux fois ministre de l’Economie et des Finances sous les deux gouvernements de Berlusconi]. Celle-ci est trop stupide et n’est pas digne d’objections supplémentaires. Mais en même temps, elle est peut-être trop stupide pour signifier vraiment ce qu’il paraît. Probablement, le ministre de l’époque a juste exprimé un sentiment profond (du moment qu’il émane des entrailles de l’intérêt personnel) d’hostilité vers l’intelligence. Dire que «avec la culture on ne mange pas » peut signifier que Tremonti et tous ceux de son espèce ne mangent pas si la capacité critique se renforce et se répand. Il ne s’agirait donc pas d’une blague malheureuse, mais d’une «voce dal sen fuggita» [affirmation suite à laquelle on ne peut pas revenir en arrière; citation du célèbre poète italien de 1800 Pietro Metastasio], qui utilise cette expression dans la Divina Commedia de l’expression d’une méfiance bien établie en Italie, qui va de l’intolérance de Giulio Andreotti [dirigent de la Democrazia Cristiana, qui a gouverné la République italienne né dans l’après-guerre pour trois décennie; le parti fut dissoute suite au scandale lié à la corruption révélée par l’enquête «mains propres» au début des années 1990] à l’égard du cinéma italien du deuxième après-guerre aux intellectuels appelés «culturame» [terme péjoratif pour indiquer les artistes] par un ministre qui se distinguait en même temps par la violence de sa répression anti-ouvrière.

La politique de ces vingt dernières années à l’égard de l’université et de l’école relève d’ailleurs d’un souci consistant à désamorcer la conscience critique des nouvelles générations et à disperser la population étudiante présente dans des lieux où la haute densité constitue un soutien de masse potentiel et permanent au conflit. Ce type de soupçon n’est ni un phénomène récent ni uniquement italien: Karl Marx en avait déjà parlé, comme le rappelle Isabelle Garo [3]dans une étude utile et qui demande de s’arrêter un moment en France radicale.

Afin d’examiner les modes et les effets de la colonisation capitaliste de l’art, l’auteur part de Marx et de l’analyse marxiste qui conçoit les contradictions et les tensions comme les éléments dynamiques de l’histoire. L’activité artistique et culturelle selon Marx permet de mesurer a contrario le degré d’aliénation du travail exploité et elle représente à sa façon l’image d’un monde où prévalent la passion pour la lecture, l’écriture, la peinture, l’apprentissage des langues ou de la mathématique, la musique et la danse. Dans l’horizon de libération imaginé, toutes et tous auront la possibilité de collaborer à la culture, sans être forcément des peintres ou des philosophes.

Cependant, nous ne sommes pas face à une célébration de l’autonomie de l’art comparée à la misère de la subsomption réelle du travail subordonné au capital. Si celle-ci était la morale de l’histoire, l’art perdrait toutes ses fonctions politiques, parce qu’elle deviendrait l’expression de quelque chose d’exceptionnel, privé de rapports avec l’histoire et donc incapable de devenir un agent historique. L’art est aussi le produit de modes de production et de relations sociales qui l’affectent et la subordonnent. En ce sens, elle n’est pas du tout autonome. Pour ces raisons, elle se présente à la fois déterminée et autonome, aliénée et libératrice, le reflet de la misère du temps présent et l’effervescence révolutionnaire pour son dépassement.

À partir de cette position contradictoire surgit la capacité de critique de l’art. L’activité artistique peut produire de la plus-value, mais sa production montre une résistance intrinsèque contre l’intégration des forces productives. Cela non pas parce que l’art est toujours révolutionnaire, mais simplement parce que sans une marge de liberté elle cesserait d’exister. Cette résistance n’a rien à voir avec les contenus [de l’œuvre] et la couleur politique de l’artiste. L’analyse de Marx libère en effet l’activité artistique de toute injonction politique sur ses effets et sur ses tâches ; elle lui attribue la seule fonction de ne pas être asservie. Son appartenance au monde et sa capacité de résistance confèrent à l’art une attitude à la critique qui est exercée seulement dans certains cas, mais qui est en tout cas un potentiel constitutionnellement présent. Toutefois, selon Isabelle Garo, l’art peut être juste l’indicateur et la métaphore et non pas l’instrument d’une alternative possible. L’art n’a pas le pouvoir de changer le capitalisme de l’intérieur et elle n’est pas censée le faire. L’activité artistique et celle politique sont constituées d’une matière différente, même si existe une homologie entre conscience artistique et inventivité révolutionnaire. À savoir, la capacité de concevoir quelque chose d’autre de l’existant, mais en partant de l’existant même.

Le présent diffère du contexte dans lequel Marx faisait ses observations, entre autres en raison du développement d’un marché de l’art qui ne permet à personne d’échapper à sa puissance intégratrice. Isabelle Garo décrit les modes de la colonisation capitaliste, qui change d’intensité selon le secteur, et elle en expose les mécanismes spécifiques. À propos des arts plastiques (peinture, photographie, sculpture et installations), elle explique par exemple que les collectionneurs milliardaires font souvent partie des conseils d’administration des musées et participent aux achats des œuvres, ce qui déterminent la valeur et la fortune des artistes. Elle décrit aussi certaines logiques du monde de l’audiovisuel, dans lequel la rencontre entre création et marché se fait avec une intensité majeure du point de vue économique et idéologique. Finalement, elle rappelle la capacité des marchés de subordonner au profit la faculté critique elle-même et l’usage commercial de l’art dit rebelle.

Toutefois, encore aujourd’hui, même si en mesure et selon des modes différents et diversifiés, l’art maintient la contradiction entre critique de l’économie politique et soumission aux rapports dominants, entre autonomie indispensable et hétéronomie inévitable.

La pénétration du monde de l’art par des logiques capitalistes est accompagnée avant tout par leurs crises et leur perte de crédibilité. Deuxièmement, elle s’accompagne de la constitution inévitable d’un secteur de travailleurs et travailleuses dont les conditions d’existence ne peuvent que devenir une incitation supplémentaire à la critique et au désir de vivre ailleurs. Le rapport entre art et capital parvient ainsi à son point d’incandescence maximale et crée aujourd’hui un espace pour une création à même de nous donner des yeux et des oreilles, des sensations et des idées, de la colère et de l’espérance. Cet espace est d’ailleurs déjà occupé dans tous les secteurs par des œuvres qui exercent la résistance et la critique, sans rêver une autonomie inexistante. Encore une fois, l’art montre sa puissance et son impuissance, parce qu’elle fait réfléchir et incite à agir, tout en sachant que l’action passe par d’autres instruments, théoriques et politiques.

La question que les entretiens suggèrent porte justement sur cette thèse du travail d’Isabelle Garo. Qu’est-ce qui se passe quand l’art devient aussi, d’une certaine façon, un instrument pour l’action, à travers la médiation d’un secteur spécifique de travailleurs et travailleuses qui ne peuvent plus ni se renfermer dans une logique corporative ni s’appuyer sur des rapports de forces globaux ? Stresser le droit public et privé afin que soit reconnue la légitimité des occupations, ou encore critiquer les logiques du développement des villes sont des actes politiques. Les discours et les explications qui ont lié les différentes occupations (en leur sein ou entre-elles) possèdent aussi un caractère politique. Soyons clairs: le potentiel de critique ne se transfère pas en raison des supposées vertus naturelles de l’art vers la politique; et il est aussi vrai qu’art et politique ne sont pas faits de la même matière.

Le point central est le suivant. Quand les personnes physiques dont le travail concerne l’intelligence créative font face à la spécificité politique, elles y amènent forcément quelque chose de leur formation et de leur métier. Le travail qui inclut un haut degré de compétences et de connaissances participe au conflit avec des besoins propres, mais il règle des problèmes généraux de matrice revendicative, de rapports avec les institutions, d’organisation, d’alliances et autres selon des manières auxquelles d’autres peuvent s’inspirer. Il ne s’agit donc pas d’imaginer des occupations qui se mettent à la tête d’une classe et qui vont peut-être se transformer en un grand parti.

Les occupations suggèrent une autre dynamique de luttes, de compétences critiques et de mouvements divers à même de se nourrir réciproquement par des suggestions et de converger dans l’action et dans des projets sans nécessairement s’identifier. Les protagonistes des occupations interviewés sont donc des avant-gardes d’eux-mêmes, mais indirectement ils représentent aussi une ressource pour l’ensemble des conflits. Ils ne sont certainement pas les seuls, parce que d’autres intellectuels entrent en jeu en tant que travailleurs et travailleurs avec un usage critique de leurs savoirs en économie politique, en environnement, en systèmes sanitaires ou en formation. La confrontation avec la politique est inéluctable dans un contexte où personne ne peut vraiment gagner seul et où se pose l’exigence de reconstruire et reconnecter ce qui a été détruit et déconnecté.

Celle-ci est la logique apparente de la résistance à la crise en Italie et sur ce terrain les apparences sont la seule chose sur laquelle on peut compter pour le moment. On ne peut pas dire si les dynamiques apparentes sont destinées à évoluer ou si elles s’épuiseront pour laisser la place à quelque chose d’autre. On ne voit pas encore quels secteurs sociaux sont à même d’imprimer des dynamiques centripètes aux luttes, ni quel type de construction de dimensions transnationales pourrait poser sérieusement le problème d’une confrontation avec la puissance des formations hégémoniques. On ne peut pas croire qu’il puisse se produire uniquement une convergence par le bas et qui n’est pas nécessaire, à un moment donné, l’acte d’une volonté politique (c’est-à-dire de ce type de connaissance spécifique et complexe qu’est la politique) quand elle critique l’existant et prétend même de changer le monde.

Pour le moment, il faut raisonner à une plus petite échelle, en essayant de résoudre avant tout les problèmes qu’on peut résoudre dans la logique de l’expérimentation et avec une posture laïque. De ce point de vue, les occupations nous apprennent, comme on a déjà souligné plus haut, une façon intelligente et flexible de résoudre les problèmes. Il est évident aussi que les occupations fournissent une contribution spécifique qui mérite une attention particulière. À une époque où la communication est devenue si importante, tant d’amener au pouvoir politique en Italie un propriétaire des médias et un acteur, ont été expérimentés des modes des communications combinant l’usage d’internet et le corps-à-corps avec la ville, en ouvrant les portes des lieux occupés et en retournant dans les rues en parlant les langages immédiatement compressibles du musicien, de l’enquêteur ou du mime.

Cette tendance à la récupération d’une relation non virtuelle est plus importante de ce que l’on pourrait penser dans un premier temps. Les déconnexions produites par la crise du mouvement ouvrier du XXe siècle ont privé la révolte d’un geste fondateur et donc fondamental. Ce geste est décrit dans un vieux film (Les camarades [de Mario Monicelli, 1963]), où Marcello Mastroianni [1924-1996, célèbre acteur italien, piliers de la comédie italienne des années 1960-70], qui joue le rôle du professeur Senigallia, conduit une vie de gouttière en marge d’une communauté ouvrière à laquelle il prête son œuvre d’intellectuel au milieu de multiples scepticismes et échecs, mais avec le présage d’un futur différent. Le film est évidemment une version romantique des premiers pas du mouvement ouvrier; romantique certes, mais pas si loin de la réalité. Ce film nous rappelle que tout a commencé quand l’intellectuel créatif est allé vers la rudimentaire organisation ouvrière afin de mieux comprendre et apprendre, mais aussi dans le but de lui fournir ses compétences et ses connaissances. Le contact devrait se réaliser aujourd’hui avec des modes complètement différents, mais avec la constante d’une rencontre dans laquelle sont impliqués les corps, les gestes et les voix.

Les occupations interviewées ne résolvent certainement pas le problème, mais ce n’est pas rien d’avoir franchi quelques pas dans la bonne direction.

Notes

[1] Mathieu Grégoire, Les intermittents du Spectacle, La Dispute/Snédit, Paris, 2013.

[2] Chathérine Lévy, Vivre au Minimum, La Dispute/Snédit, Paris, 2003.

[3] Isabelle Garo, L’Or des images. Art-Monnaie-Capital, Editions La ville brûle, 2014

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s