Europe/Logement

L’Europe confrontée au manque de logements abordables. Qui en tire profit?

Le constat de la deuxième édition du rapport de Housing Europe sur l’état du logement en Europe est claire: « Malgré les différences de fonctionnement entre tous les systèmes du logement au sein de l’Union européenne (UE), la plupart des pays se heurtent à la même difficulté: il est trop cher et ne permet pas d’héberger tout le monde. » Ce document a le mérite, entre autres, de mettre en lumière le transfert croissant de richesse des salaires au capital à travers la propriété foncière. Nous publions ci-dessous  un article d’Isabelle Rey-Lefebvre, paru dans le cahier Economie&Entreprise du journal Le Monde en date du 18 octobre 2017, qui résume les principales conclusions du rapport.

Pour rappel, en Suisse, dont les données ne sont pas intégrées dans le rapport (limité aux pays de l’Union européenne), le loyer moyen en 2015 se situait à 1’306 CHF, avec des variations sensibles selon les régions: un 4 pièces sur l’arc lémanique ou à Zurich coûtait plus de 2’000 CHF. Entre 2005 et 2015, les loyers ont augmenté de 29% (57% pour l’arc lémanique) alors que les salaires ont augmenté de seulement 12,4% sur la même période. Ce montant pèse à la hauteur de 18% en moyenne sur les budgets d’un ménage et peut dépasser le 30% pour environ un demi-million des ménages les plus pauvres.

La revendication d’un politique du logement répondant aux besoins de la majorité de la population était au centre de deux manifestations récentes à Genève, qui ont rassemblé 1500 personnes le 1er juillet et 2’000 le 7 octobre 2017 (CLB)

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Les prix des habitations ont en moyenne augmenté de 4,4 % en 2016, à un rythme qui dépasse la hausse des revenus. Les grandes villes sont particulièrement touchées.

Malgré les différences de fonctionnement entre tous les systèmes du logement au sein de l’Union européenne (UE), la plupart des pays se heurtent à la même difficulté: il est trop cher et ne permet pas d’héberger tout le monde.

C’est l’un des enseignements de la deuxième édition du rapport sur l’état du logement en Europe, dressé par Housing Europe – une fédération de bailleurs sociaux publics et coopératifs issus de vingt-quatre pays détenant à eux tous 26 millions de logements –, publiée mardi 17 octobre.

«Malgré le discours enjoué du président [de la Commission européenne, Jean-Claude] Juncker [le 13 septembre, sur l’état de l’UE, où il se félicitait de la croissance retrouvée], l’UE est confrontée au défi alarmant du logement, y affirme d’emblée Cédric Van Styvendael, président de Housing Europe. La prospérité n’a pas frappé à la porte de la majorité des Européens, en raison du prix exorbitant des logements. »

La croissance s’est en effet accompagnée d’une reprise vigoureuse de l’inflation immobilière: les prix des habitations ont augmenté de 4,4 % en moyenne dans l’UE en 2016 – la plus forte hausse depuis la crise financière de 2008. Un rythme qui dépasse la progression des revenus.

«Transfert de richesses des pauvres vers les riches»

Douze pays ont même franchi le seuil d’alerte de 6 % (corrigé de l’inflation) défini par l’UE, dont la République tchèque (11 %), la Hongrie (9,7 %), la Lituanie (9,5 %), la Bulgarie, la Suède et le Royaume-Uni (chez ces deux derniers, les prix des logements sont supérieurs à ceux d’avant la crise).

Et encore ne s’agit-il que de moyennes nationales, qui masquent des augmentations brutales dans les capitales, excluant de larges segments de population. En France, les prix ont progressé de 3,5% sur un an, à mi-2017. Et, sur le long terme, le décrochage avec les revenus est violent: de 1998 à 2017, les prix de l’immobilier ont été multipliés par 2,5 et les salaires par 1,5 seulement.

«C’est de là que provient le sentiment d’appauvrissement de beaucoup de salariés, car la France est l’un des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE] où ils ont continué de gagner du pouvoir d’achat, mais pour l’engloutir dans le logement», analyse l’économiste Patrick Artus dans une note du 5 octobre pour la banque Natixis. «Le renchérissement du logement opère un énorme transfert de richesses des pauvres vers les riches, des jeunes vers les vieux», déplorent les auteurs du rapport.

Résultat: de plus en plus d’Européens sont écrasés par le coût du logement. Ainsi, 11,3 % des ménages de l’UE consacrent plus de 40% de leur budget à ce poste. Un taux qui atteint 41% en Grèce, et plus de 15% en ­Allemagne et au Danemark. La France se classe bien mieux, avec 5,7% de foyers dans cette situation, en partie grâce à la redis­tribution que permet l’allocation logement.

Paradoxe

En outre, Housing Europe observe, dans la plupart des pays, une augmentation du nombre de sans-abri, de plus de 50% en France entre 2001 et 2012, de plus de 23% au Danemark entre 2009 et 2015, et de plus de 24% aux Pays-Bas entre 2013 et 2016. Ce pays a été contraint par l’UE à vendre 600 000 logements sociaux au prétexte qu’il en avait trop…

Les logements devenant inaccessibles, Housing Europe constate aussi que la propriété recule, au profit de la location, surtout dans le privé, dont la proportion est passée, entre 2007 et 2016, de 12,6 % à 19,9 %. La part des loca­taires qui bénéficient d’un loyer réduit, social ou subventionné, a dans le même temps décliné, de 14,6% à 10,9%.

Car c’est l’un des grands paradoxes de cette crise que d’avoir conduit les Etats à diminuer leur soutien au logement public ou social, dit encore «non spéculatif»: « Les responsables politiques ne parviennent pas à proposer de réponse adaptée, souligne le rapport, et n’ont pas tiré les leçons de la crise de 2008 qui aurait pu être un tournant pour investir dans des logements abordables et non spéculatifs. Au contraire, les bailleurs sociaux ont dû faire face à une baisse du financement ­public, sauf en France et en Au­triche.» Pour Housing Europe, c’est «un échec politique(…), une carence liée à la financiari­sation excessive des marchés du logement ».

Les grandes villes à la manœuvre

Le secteur de la construction a terriblement souffert de la crise, aggravant la pénurie de logements: en 2006, le poids de cette activité représentait 6% du ­produit intérieur brut (PIB) de l’ensemble des pays observés, contre 3,7% dix ans plus tard.

L’Allemagne ne construisant pas assez (290 000 logements en 2016, alors qu’il en faudrait 400 000), le manque se fait sentir dans des villes comme Munich, Francfort et Berlin. L’Irlande en produit 12 700, alors que les besoins sont de 21 000. Quant au Royaume-Uni, le nombre de logements construits est deux fois ­inférieur aux besoins (à 141 000 unités). La France passe pour une bonne élève, avec 400 000 logements produits en 2016, dont 100 000 sociaux, soit le quart de la production européenne.

«Heureusement, alors que les Etats paraissent défaillants, les grandes villes prennent à bras-le-corps le problème du logement abordable», se félicite Laurent Ghekiere, délégué général de Housing Europe. Vienne, par exemple, apparaît comme une ville modèle pour le logement social grâce à ses offices à but non lucratif, mais la capitale autrichienne doit faire face à un afflux record de migrants. Munich a mis en place le programme «Logement pour tous» et Berlin contrôle sévèrement les loyers. Barcelone songe à recréer un organisme HLM après la faillite du précédent durant la crise. Paris continue sa politique volontariste de création de logements sociaux dans tous les quartiers.

La France mieux dotée que ses voisins

L’UE, qui voyait le logement social comme une distorsion de concurrence pour le marché obligeant des pays comme la Suède et les Pays-Bas à réduire leur parc social, le perçoit à présent comme une «infrastructure sociale», qui mérite des «investissements stratégiques». La France est la première consommatrice des crédits européens du plan Juncker pour la rénovation énergétique.

Housing Europe, qui présentait son document devant le Parlement européen et le Comité des régions, appelle donc les Etats à créer du logement non spéculatif. L’Hexagone apparaît mieux doté que ses voisins, preuve que la ­politique mise en œuvre n’est pas si inefficace, pas si «croquignolesque» que l’a suggéré Emmanuel Macron.

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Des niveaux de précarité énergétique variables en Europe

Dépenser plus de 10 % de son budget pour l’énergie, c’est être en situation de précarité énergétique qui peut obliger à renoncer à se chauffer. C’est le cas d’un ménage européen sur dix et ce sont paradoxalement les pays du sud de l’Europe les plus concernés. En Bulgarie, en Grèce, à Chypre et au Portugal, plus de 20 % des ménages se chauffent mal. La situation est critique au Royaume-Uni, où 22 % des locataires du parc social ne parviennent pas à se chauffer convenablement. Les plus bas niveaux de précarité énergétique (moins de 5 %) s’observent en Scandinavie, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche. En France, ce taux atteint 10,4 % (chiffre 2013 de l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE)) et c’est le parc social qui fournit les plus gros efforts dans ce domaine, avec près de 120 000 logements rénovés par an.

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